I. — Définition de l'ironie
IL — Montrer, en résumant quelques textes cités dans vos Extraits, les sujets et les mouvements ironiques dans Voltaire.
III. — Faire voir comment l'ironie donne de la valeur aux moindres détails du style, par l'analyse approfondie de quelques lignes.
COMPTE RENDU DE LA CLASSE
L — Définition de l'ironie.
— Qu'est-ce que l'ironie ?
S. — Une figure de rhétorique.
— Laquelle ?
G. — Darmesteter la définit : « une forme de raillerie qui consiste à dire le contraire de ce que l'on veut faire entendre ».
— En eff*et. Quelle est l'étymologie ?
B. — Un mot grec : etpwvsia, dissimulation.
— Vous êtes sûr?
M. — Je sais juste assez de grec pour pouvoir chercher dans un dictionnaire, et j'ai trouvé que a dissimulation »
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n'est qu'un sens dérivé d'eîptoveia. Le sens primitif est « interrogation ».
— Quel est le mot simple ?
M. — Le verbe s''pa), dire ; d'où èpcoxàu), interroger (ou ÊÎpwTaw).
— Et le sens d'e'pwv ?
M. — Qui interroge en feignant l'ignorance.
— Connaissez-vous, dans Xénophon, un exemple de cette interrogation malicieuse telle que l'a pratiquée Socrate, de l'ironie socratique ?
M. — Non.
— D'autres le connaissent-ils?... Personne n'a jamais entendu parler d'un dialogue entre Socrate et Glaucon?... Personne ? Je n'ai malheureusement pas le loisir de vous le raconter. Revenons à Voltaire. J'espère que vous le connaissez mieux que Xénophon !
IL — L'ironie dans les sujets et dans la composition des scènes.
Quels sont les textes qui vous ont le plus frappés ?
B. — Dans la Lettre du Révérend Père Poly carpe, prieur des Bernardins de Chézeri, à M. l'avocat général Séguier, sur l'abolition des droits féodaux, le but de Voltaire est de montrer combien ces droits sont injustes. Le R. P. Polycarpe en prend courageusement la défense ; mais son aveuglement est tel qu'il insiste précisément sur les points qu'il faudrait cacher, et qu'il cite les arguments les plus fâcheux pour sa thèse. . . Ainsi procédait naïvement le Jésuite des Provinciales.
Sous prétexte de blâmer ceux qui veulent abolir les droits féodaux, il rappelle en frémissant d'imprudentes paroles de Mézeray, des protestations « condamnables » élevées aux Etats-Généraux, des lois « douloureuses » portées par S' Louis et la reine Blanche, un arrêt « effrayant » du Parlement de Languedoc.
Sous prétexte de louer ceux qui veulent les maintenir, il cite les « admirables sentences », les paroles « consolantes » de l'avocat général, son morceau « sublime » contre
les auteurs audacieux qui veulent substituer des citoyens à des serfs ; il célèbre l'admirable clairvoyance de Messieurs du Parlement qui, possédant eux-mêmes des fiefs, se font énergiquement les remparts de l'injustice; il se félicite de l'usage qui les fait juges et parties dans cette cause.
Nous traduisons sans peine chacun de ces termes par le mot contraire, lorsque nous lisons ensuite les sages lois de S* Louis et de la reine Blanche, les protestations éloquentes des États, ou les citations malignement choisies où l'avocat général Séguier se montre le dernier des sots... Ces textes nous apparaissent d'autant plus beaux, ou plus odieux, qu'ils nous sont présentés tout de travers ; et l'effet de contraste en décuple la force.
Telle est, chez Voltaire, l'ironie.
D'autres élèves sont interrogés sur VÉdacation du marquis de la Jeannotière et le Carnaval de Venise. Dans le dernier morceau, surtout, le retour régulier du refrain « Et je suis venu passer le carnaval à Venise » souligne l'indifférence apparente avec laquelle chaque monarque détrôné raconte les choses les plus étonnantes ou les plus horribles... « Ce n'est rien, disent-ils! C'est tout simple ! Cela se fait tous les jours... comme de venir passer le Carnaval à Venise... » — « On a arraché le cœur à huit cents de mes partisans ! On leur en a battu les joues, raconte Charles-Edouard d'une voix blanche. » « On a coupé le cou à mes vizirs, soupire de l'air le plus naturel un sultan détrôné... » Et il a beau ajouter : « Je ne suis pas plaisant ! », le lecteur trouve assez comique ce contraste entre la placidité du ton et l'horreur du récit. Il en conclut que le monde est drôlement bâti et que, si le sort des puissants n'est guère enviable, leur caractère est étrange... Une constatation banale éveille en lui tout un monde de réflexions amères sur la fragilité de la cervelle humaine, et l'ironie voltairienne lui présente les révolutions sous un jour inattendu. Elle lui ouvre les yeux!
|III. — L'ironie dans les détails du style.
Après quelque hésitation, le choix de la classe se porte
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sur le passage célèbre de Zadig intitulé le Corridor de la tentation. Un élève résume l'épisode, signalant çà et là les mots ironiques, soit dans la bouche du roi Nabussan, soit dans celle du sage Zadig, son conseiller. Le roi est arrivé à considérer tout naturellement ses ministres comme des voleurs, et ne peut s'imaginer qu'on trouve un trésorier qui ne vole pas. Zadig lui déclare que la découverte d'un honnête homme est la chose du monde la plus simple et la plus aisée :
« Il n'y a, dit-il, qu'à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme. — Vous vous moquez, dit le roi ; voici une plaisante façon de choisir un receveur de mes finances 1 Quoi 1 vous prétendez que celui qui fera le mieux un entrechat sera le financier le plus intègre et le plus habile ! — Je ne vous réponds pas qu'il sera le plus habile, repartit Zadig; mais je vous assure que ce sera indubitablement le plus honnête homme. »
Il suffit, pour que l'épreuve soit concluante, de faire passer chaque candidat, seul, et libre de tout prendre, par une galerie où le roi étale tous ses trésors...
Lorsque tous les prétendants furent arrivés dans le salon, Sa Majesté ordonna qu'on les fît danser. Jamais on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce j ils avaient tous la tête baissée, les rei-ns courbés, les mains collées à leurs côtés 1 « Quels fripons ! » disait tout bas Zadig. Un seul d'entre eux formait des pas avec agilité, la tête haute, le regard assuré, les bras étendus, le corps droit, le jarret ferme. « Ahl l'honnête bomme 1 le brave homme ! » disait Zadig,
Le roi embrasse le bon danseur, et punit les autres... Ici commence la moralité ironique du conte. Elle consiste d'abord dans une réflexion générale, d'apparence timide et inoffensive :
Le roi fut fâché pour la nature humaine que de ces soixante et quatre danseurs il y eût soixante et trois filous.
Que laisse entendre Voltaire?
B. — Qu'il est scandaleux de ne trouver qu'un honnête homme sur tant d'individus.
— Avez-vous VU quelquefois faire directement cette réflexion, sous cette forme banale et terne?
B. — Certainement, dans les périodes troublées, à la suite d'un scandale... Les journaux paraissent avec d'énormes manchettes : «A Mazas! La caverne d'Ali-baba... Brigands, voleurs et compagnie... Un gros scandale en perspective... Graves révélations... Hautes complicités... » La « presse jaune » des Etats-Unis a mis celle du Vieux Monde au même diapason qu'elle...
— Bref, les procédés aujourd'hui en usage sont très différents de celui de Voltaire. On préfère dire sans ambages, à grand fracas, lourdement, ce qu'on veut faire savoir au peuple souverain...
T. — C'est prudent!
— Pourquoi ?
T. — Parce que le peuple ne comprend pas toujours l'ironie.
— En cela les foules ressemblent un peu aux enfants. Il faut qu'une ironie soit très bien préparée, expliquée à l'avance, pour être comprise d'élèves de Huitième... Les journalistes n'ont ni le temps ni le goût de prendre tant de précautions. Ils ne tournent pas autour du pot. Ils vont droit au but. — Pourquoi celui qu'on a pu appeler le plus grand des journalistes a-t-il eu le privilège d'user de cette ironie interdite à ses successeurs ?
B. — Son public était différent, plus restreint, plus instruit...
— Et formé par un demi-siècle de conversations légères, de fines comédies, de politesse raffinée...