‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 282 sur 443 · C. — L'époque de Marivaux · texte numérisé non relu

C. — L'époque de Marivaux

de M. — ... et du marivaudage!

A. — Le Mariage de Figaro, qui eut tant de succès, est ironique d'un bout à l'autre. Sauf dans le monologue, les personnages ont l'air de considérer comme tout naturels des abus extravagants...

B. — « Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint ! »

S. — Quelques années avant, Turgot terminait par un

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mot à double entente sa lettre de démission à Maurepas, qui l'avait desservi ; il laissait entendre, avec un sourire amer, le contraire de ce qu'il disait : « Je ne doute pas de la part que vous avez prise à l'événement du jour, et j'en ai la reconnaissance que je dois. »

— L'ironie était à la mode. Tout le monde la comprenait. Tout le monde aimait l'esprit. « Qui n'a pas vécu à cette époque, dira Talleyrand, ne sait ce que c'est que la douceur de vivre. » Dès 1747, Zadig trouvait un public. — Quels sont les n ots qui relèvent, dans la réflexion du roi Nabussan, la sa^ eur d'une pensée affreusement banale ?

B. — Le mot fâché, là où nous traduisons : indigné. L'atténuation est ironique : il dit moins pour faire entendre plus.

G. — De même: lanature humaine... Il accuse la nature, et non les individus... 11 considère la malhonnêteté comme presque excusable parce qu'elle est inséparable de la nature... Et l'excuse est pire qu'un reproche! 11 accuse la nature pour mieux flétrir l'humanité.

de M. — La répétition des deux chiffres, « soixante et quatre danseurs », « soixante et trois filous » ! en apparence, par un louable souci de la précision ; en réalité, pour nous faire apprécier la ridicule proportion des honnêtes gens, comparés...

de B. — ... aux filous !

— Ce mot gai, ce mot polisson termine bien la phrase. Essayez de l'introduire dans la manchette de nos journaux : il jurerait avec le ton de ces moralistes austères. Essayez, en revanche, de prêter leur vocabulaire au roi Nabussan, de mettre : « brigands, voleurs, financiers véreux... » : vous lui ôterez tout son esprit. Vous direz \ourdement les choses, au lieu de les laisser entendre dans un sourire. Il n'y aura plus d ironie !

Achevez la lecture, B.

— On aurait en Perse empalé ces soixante et trois seigneurs ; en d'autres pays on eût fait une chambre de justice qui eût consommé en frais le triple de l'argent volé, et qui n'eût rien remis dans les coffres

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/du souverain ; dans un autre royaume, ils se seraient pleinement jus- 'tifiés, et auraient fait disgracier ce danseur si léger; à Serendib, ils ne furent condamnés qu'à augmenter le trésor public, car Nabussan ctait fort indulgent.

— Sur quel point porte ici l'ironie? Est-ce sur la malhonnêteté des hommes ?

B. — Non. Voltaire passe de la satire des sujets à celle des gouvernements f qui abrutissent le peuple par leur cruauté ou le corrompent par l'exemple de leurs propres scandales.

— Voilà, en effet, ce qu'il veut dire. Et comment le laisse-t-il entendre?

B. — Toujours de la même manière : en affectant de trouver les choses d'autant plus naturelles qu'elles le sont moins...

— Comment appelle-t-on, dans le langage familier, ceux qui font ce genre de plaisanterie ?

G. — Des pince-sans-rire.

— Voltaire reste, en effet, le plus illustre des pincesans-rire. Musset le lui a reproché; il parle quelque part de son « hideux sourire ». Le père de Fàntasio fut ce jour-là bien ingrat pour l'auteur de Zadlg ! Le sourire de Voltaire n'a rien de hideux. Tout au plus pourrait-il devenir un peu rebutant chez d'autres, qui n'auraient que ce genre d'esprit ; il y a quelque chose de sec, de déprimant dans une ironie continuelle... Mais, pour peu que vous ayez parcouru vos Extraits, vous avez pu voir que ce merveilleux conteur ne s'en tient pas à la raillerie cruelle, qu'il sait causer d'un ton simplement enjoué et s'élever, quand il le faut, à une véritable éloquence. Le poète charmant de VEpître à Horace savait, comme le bon Nabussan, sourire avec indulgence; et la Prière à Dieu sur la Tolérance corrige ce que tant d'autres pages peuvent avoir de trop pessimiste, de trop amer dans l'ironie.

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