‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 293 sur 443 · L'art de montrer la valeur littéraire de l'expression · texte numérisé non relu

L'art de montrer la valeur littéraire de l'expression

Ici l'étudiant expose de quelle façon il entend montrer la valeur littéraire de cette peinture^ et comment ce texte de Ghénier se prête particulièrement bien à l'application de la méthode courante. Vous en connaissez le principe : étant donné une expression employée par le poète, nous l'expliquons... comme on explique toute chose. Nous tâchons, s'il y a lieu, d'en saisir l'origine. La comparaison entre les sources où l'auteur a puisé et le résultat auquel il est parvenu, entre le modèle et l'imitation, entre la cause et l'effet, nous éclaire mieux que de longs commentaires. — Or Ghénier est un grand imitateur... Ghénier a lu, traduit, imité les poètes grecs comme pas un classique, pas même Ronsard peut-être n'avait su le faire ; c'est l'antiquité bien comprise qui lui a ouvert les yeux sur la nature et sur la vie ; pour lui, plus encore que pour La Fontaine,

Arts et guides, tout est dans les Champs-Elysées.

Le jeune commentateur nous indique donc un certain nombre de sources. Il ne s'y noie pas ! Il sait déjà choisir. Il distingue assez bien les rapprochements utiles, qui éclairent le sens du texte ou montrent la valeur poétique de l'expression, des remarques oiseuses qui ne seraient qu'un étalage d'érudition. Il se fait écouter.

i" PARTIE (v. 97-114):

Supplication de l'étranger.

Lycus, fils d'Évémon, que les Dieux et le temps N'osent jamais troubler tes destins éclatants 1

5o6 LE ROMANTISME ET LA RÉVOLUTION

Ta pourpre, tes trésors, ton front noble et tranquille Semblent d'un roi puissant, l'idole de sa ville. A ton riche banquet un peuple convié T'honore comme un Dieu de l'Olympe envoyé. Regarde un étranger qui meurt dans la poussière, Si tu ne tends vers lui ta main hospitalière. Inconnu, j'ai franchi le seuil de ton palais : Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits. Lycus, par Jupiter, par ta fille innocente Qui m'a seule indiqué ta porte bienfaisante!... Je fus riche autrefois : mon banquet opulent N'a jamais repoussé l'étranger suppliant. Et pourtant aujourd'hui la faim est mon partage, La faim qui flétrit l'âme autant que le visage, Par qui l^homme, souvent importun, odieux. Est contraint de rougir et de baisser les yeux ! •

Le commentaire de cette première partie est le plus heureux, parce que l'idée générale s'apercevait facilement. Or, seule, nous ne pouvons nous lasser de le dire, l'idée générale donne quelque intérêt aux détails d'érudition. Il s'agissait, pour le poète, de peindre les conséquences sociales, de la faim. Quelle influence exerce sur le caractère de l'homme le sentiment de sa pauvreté? Quelles paroles prononcera-t-il devant le riche pour lui inspirer la pitié ? Voilà ce que les Grecs avaient bien senti et ce qu'ils ont révélé au poète. — Aussi nous apprend-on que tel vers est imité d'Homère et tel autre de Théognis ; on nous rappelle que Ghénier savait par cœur les lyriques du v* siècle, et que le Florilegium de Stobée était un de ses livres de chevet. L'expression « l'idole de sa ville », par exemple, est tirée d'Hésiode, et le vers

Regarde un étranger qui meurt dans la poussière rappelle un vers d'Euripide.

Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits

est textuellement traduit du vers 3/^7, au chant XVII de YOdyssée ; il n'est presque pas un hémistiche qui n'évoque pour nous quelque souvenir, si nous ne sommes pas com-

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