‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 294 sur 443 · ANDRÉ CHÉNIER EN SORBONNE · texte numérisé non relu

ANDRÉ CHÉNIER EN SORBONNE

plètement étrangers à la poésie antique. — Le sentiment est bien, également, celui des temps homériques. La misère, pour le mendiant grec, est non seulement une faiblesse, mais une honte : « la faim flétrit l'âme autant que le visage ! »... Les Grecs, en effet, quoique civilisés, ont gardé quelque chose de leurs origines barbares ; ils expriment naïvement des pensées dures ; ils constatent, sans l'atténuer, la pénible réalité. Or, pour eux, la misère, le manque d'argent et de biens est une véritable tare, presque aussi grave que l'esclavage ; comme l'esclavage, la misère met l'homme à la merci de ses semblables ; elle l'oblige d'accepter leurs conditions, quelles qu'elles soient ; sUe prive en fait, sinon en droit, le malheureux de sa liberté. Aussi ne se font-ils aucune illusion sur les sentiments qu'elle inspire au commun des mortels : un misérable est « importun », parce qu'il faut s'occuper de lui ; il 3st « odieux », parce qu'il effraie et qu'on craint toujours que la faim ne le pousse à commettre un crime... Par là les Grecs ramènent Chénier à l'observation de la nature, de l'impitoyable nature. « Malheur au faible ! » nous crie la ici de l'universelle concurrence. « Malheur au faible ! » répète sous des dehors civilisés notre société moderne. Et jamais la distance ne fut plus grande qu'aujourd'hui du nillionnaire au misérable... La vie de cour et de salon, la iouceur relative des moeurs, la légèreté, l'insouciance caîhaient aux poètes du xviii" siècle la cruelle réalité. La jrèce, en ramenant Chénier aux mœurs primitives, la lui :*appelle si vivement que la misère humaine se dresse dans ses vers aussi triste, aussi désolée que chez les plus harlis de nos orateurs humanitaires :

La faim qui flétrit l'âme autant que le visage, Par qui l'homme, souvent importun, odieux. Est contraint de rougir et de baisser les yeux.

Une différence pourtant nous frappe, entre la poésie ie Chénier et l'éloquence de ceux qui plaignent « les formats de la faim » ; cette différence tient encore à l'influence ie la Grèce. Le dernier vers est tout antique; le pauvre y

6o8 LE ROMANTISME ET LA RÉVOLUTION

accepte cet état de choses sans révolte et sans haine, sans même avoir l'espoir chrétien de ses pareils au moyen âge ; il l'accepte, résigné aux lois de l'inexorable nécessité, parce qu'il n'a aucun espoir de l'améliorer jamais ; il n'a plur^ qu'à « rougir » et qu'à « baisser les yeux ».

Ainsi le commentateur avait doublement montré les caractères de l'imitation dans Ghénier : les plus superficiels, dans les détails de l'expression ; les plus profonds, dans; le sentiment de l'antiquité bien comprise ; et nous avions senti la véritable originalité du poète, ramené par la Grèce à l'observation de la nature, sauvé de l'art pseudo-classique par l'amour des vrais classiques.

2* PARTIE (v. Il5-I26) ET 3® PARTIE (v. I27-I48):

Réponse de Lycus, suivie de son invitation charitable.

— Etranger, tu dis vrai, le hasard téméraire Des bons ou des méchants fait le destin prospère. Mais sols mon hôte. Ici, l'on hait plus que l'enfer Le public ennemi, le riche au cœur de fer. Enfant de Némésis, dont le dédain barbare Aux besoins des mortels ferme son cœur avare. Je rends grâce à l'enfant qui t'a conduit ici. Ma fille, c'est bien fait; poursuis toujours ainsi : Respecter l'indigence est un devoir suprême. Souvent les Immortels (et Jupiter lui-même) Sous des haillons poudreux, de seuil en seuil traînés, Viennent tenter le cœur des humains fortunés...

Le commentaire de la seconde et de la troisième partie nous a peut-être moins plu.

Déjà, dans la première, l'auditoire avait pu sentir un certain manque d'unité (i) : les deux séries de remarques étaient trop distinctes les unes des autres ; elles n'étaient pas « fondues », et les détails relatifs au style ne se rattachaient pas assez aux observations portant sur la pensée. Ici, le procédé s'accuse jusqu'à l'exagération et soulèvera

(i) Le défaut se trouve corrigé en partie dans notre analyse ; il était sensible dans r&xpoaé, forcément plus diffus, de l'étudiant.

ANDRÉ CHÉNIER EN SORBONNE boq^

bientôt une vive critique du professeur. L'élève abuse des divisions et des subdivisions. Dans chaque partie il sépare, comme par des cloisons ,étanches, ce qu'il veut dire:

1° sur la forme;

2® sur l'imitation dans les détails ;

3° sur la comparaison générale entre le modèle antique et l'imitation de Chénier.

Division à la fois incomplète et artificielle : la forme est un mot bien vague et comprend au moins deux choses très distinctes : le style et la versification... Quant aux détails , on ne voit pas quel intérêt ils présentent s'ils ne servent à montrer les qualités du style, et s'ils ne se confondent avec l'étude du sentiment, assez mal introduite sous le nom de « comparaison générale »...

Il aurait fallu commencer par la fin, et faire reposer cette seconde partie sur une définition de l^ hospitalité, comme la première reposait sur une définition de la misère. Cette idée a été aperçue et bien exposée par l'étudiant, mais trop tard, au cours de la 3" partie. A ce moment-là, l'intérêt deviendra vraiment assez vif; nous entendrons avec plaisir cette définition sortir des belles maximes que le poète met dans la bouche de Lycus :

Respecter l'indigence est un devoir suprême...

Souvent marchent ensemble indigence et vertu

Souvent d'un vil manteau le sage revêtu,

Seul, vit avec les Dieux et brave un sort inique...

Malheureusement, il nous a fallu d'abord entendre une série de remarques de détail, où rien ne retenait notre attention. En vain on nous dit que téméraire est pris dans le sens latin de capricieux. . . , et que public ennemi (on n'explique pas le sens de public), d'après le dictionnaire de Littré, se trouve déjà chez Voltaire. Enfant de Némésis donne lieu à une discussion en règle d'où il appert, d'après la thèse de Tournier sur la Némésis antique, que cette déesse n'a jamais été celle de l'avarice! Peu m'importe ! — Peu m'importe également, si je ne vois pas le but de ce

rapprochement, de savoir que cœur de fer figure au chant XXIII, vers 172, deVOdyssée. Quelle importance, au contraire, ces remarques (et beaucoup d'autres) auraient prise si nous avions su dès l'abord où tendait le commentateur ! On regrette d'autant plus cette faute de composition qu'il nous a dit ensuite des choses excellentes sur la différence qui sépare Homère et Ghénier dans la peinture qu'ils font de Vhospitalité. Ici, comme dans la première partie, l'idée générale soutient l'étudiant et lui inspire des réflexions fort heureuses. Il nous rappelle que Ghénier se plaisait lui-même à reconnaître ce qu'il devait à Homère, mais qu'il avait aussi conscience que son imitation n'était pas un esclavage et qu'il savait exprimer, sous une forme digne de la Grèce, les sentiments les plus modernes. Trois points surtout me frappent dans le commentaire :

1. Le pauvre, dans Ghénier, est moins humble; sa supplication est moins tremblante que dans l'épisode d'Ulysse chez Alcinoiis ; la réponse de Lycus devient tout de suite amicale. Si dure que soit notre société moderne, elle apparaît presque douce lorsque nous la rapprochons des temps barbares.

2. Lycus est, en toute chose, plus mesuré qu'Alcinoiis^ il ne querelle pas sa fille ; il ne parle pas de la donner en mariage, sans précaution, à l'étranger hier encore inconnu.

3. Enfin, les idées morales, déjà si nobles dans Homère, sont exprimées d'une manière plus touchante dans le discours de Ghénier; on sent que « trois mille ans » et plusieurs révolutions séparent de l'aède païen le disciple des philosophes du xyiii*^ siècle.

Moins de simplicité, mais plus de mesure encore; moins de coloris peut-être, mais plus de sensibilité, plus de tendresse, une humanité plus profonde, digne du siècle de Jean-Jacques, — voilà la part de Ghénier.

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