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II. — La méthode appréciée et complétée par le professeur

On comprend que le professeur ait apprécié cette péroraison. Mais elle a eu le tort, à ses yeux, d'être une péro-

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fraison, et de ne pas avoir précédé ou accompagné les lobservations relatives à la forme.

a Après l'heureux essai de la première partie, dit en substance M. Ghamard, j'aurais voulu vous voir continuer dans le même esprit, c'est-à-dire en subordonnant toujours vos remarques de détail à une idée générale.

Cette idée, vous l'aviez trouvée: c'était la définition parallèle de rhospitaliié antique et de Vhospitalité moderne. Ce que vous en avez dit est juste : il fallait commencer par là.

Vous auriez ensuite annoncé votre intention de vérifier, sur quelques vers tirés d'Homère^ le bien-fondé de votre thèse. Vous auriez traduit exactement chaque vers en français ; puis vous auriez comparé à cette pure et simple traduction l'interprétation de Chénier. Et vous auriez pu voir dans certains détails cette différence, que vous avez signalée, mais que vous n'avez pas montrée, entre la rudesse relative de l'antiquité et l'humanité plus tendre de la philosophie moderne. Deux exemples suffiront. Dans Chénier, Lycus se précipite pour relever le mendiant. Dans Homère (Odyssée, VII, vers i53 et suivants), il faut que le plus ancien des Phéaciens, le vieil Échénéos, fasse la leçon à son roi pour lui rappeler ses devoirs envers un suppliant :

Alcinoûs, ce n'est pas bien à toi ; il ne sied pas de laisser un hôte assis sur la cendre du foyer ; nous attendons tous avec anxiété ce que tu vas résoudre. Allons, relève ton hôte, convie-le à s'asseoir...

D'autre part, Lycus met de la discrétion dans la quesion finale, qu'il adresse au mendiant :

Sieds-toi. Tu vas d'abord rassasier ta faim. Puis, si nulle raison ne te force au mystère. Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton père.

Alcinoiis n'a pas cette délicatesse, et sa demande est olus brutale (Odyssée, VIII, vers 548 et suivants) :

Etranger, ne me cache rien, ne dissimule pas ; il te sied de me épondre avec franchise. Dis-moi comment se nommaient ton père, ta tnère, tes voisins, les habitants de ta cité... Fais-moi connaître aussi a patrie, ton peuple, ta ville...

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En choisissant quelques exemples de cette nature, vous auriez fondu ensemble vos deux séries d'observations ; les détails auraient emprunté de la valeur à l'idée, et l'idée aurait reçu des détails les couleurs de la poésie.

D'ailleurs, dans la partie la plus facile de votre étude, dans cette énumération des sources^ que vous avez captées sans les utiliser, votre érudition n'est pas à l'abri de toute critique. Vous affirmez, hardiment, avec toute la confiance de la jeunesse : « Voici le vers que Ghénier a imité ; voici le texte auquel il a pensé... » Vous nous apportez des textes de Théognis, d'Euripide, des poètes lyriques, et parce que les idées sont voisines, vous déclarez : « Ce sont les sources de Ghénier »... Il y a sources et sources ! Beaucoup de vos prétendus rapports ne sont que des rapprochements opérés par vous, après coup, fnais auxquels Ghénier n'a jamais songé. Pour être sûr que le poète s'est inspiré de tel ou tel vers, il faut saisir dans le style même une ressemblance qui rende l'emprunt indéniable. Méfiez-vous de l'érudition qui ne s'appuie pas sur la critique et sur le goût. Vous avez commis, par exemple, une faute de goût dans ce que vous avez dit de Némésis... Je ne vous blâme pas d'avoir eu recours à la thèse de Tournier; mais vous ne deviez pas oublier que Ghénier n'était pas, ne pouvait pas être aussi bien informé des mythes grecs que le savant helléniste de i863; il considère simplement, ce semble, Némésis comme une divinité infernale, et il fait sans doute allusion par là aux sentiments ténébreux des riches. En tout cas, vous avez eu le tort, à propos de ce mot, de verser un peu trop dans l'érudition, (i)

En revanche, vous auriez pu compléter vos observa-

(i) Ce jugement de M. Chamard est à rapprocher du conseil que donnait M. Gaukn (^Conférence du Musée pédagogique, 190g, p. aia) sur un passage d'A. Ghénier. M. Gahen montrait, à propos de l'expression a les marchands de Gymé » (^l' Aveugle), ce qu'il fallait dire pour expliquer la pensée du poète, montrer a ce qu'il a eu dans l'esprit ». 11 écartait, par conséquent, la plupart des renseignements connus après la mort de Ghénier et publiés par M. Victor Bérard dans son beau livre sur VOdvssêe.

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tions sur le style par des remarques relatives à la versification. J'en ai regretté l'absence. Vous nous parlez d'un poète, et vous oubliez de nous faire remarquer la beauté des vers, de nous montrer combien, là encore, Ghénier est original dans l'imitation des classiques ! Ce point est si important que nous y reviendrons spécialement à la prochaine conférence. Mieux vaut ne pas entamer la question que de la sacrifier. »

Et le professeur termina par des compliments (mérités dans l'espèce) sur l'élégante facilité de la parole et l'agrément très réel de la voix dans la lecture des citations.

Moi qui ne devais pas revenir, je me retirais avec un regret... Mais le professeur charitable voulut bien terminer pour moi la correction, et la conférence s'acheva dans son cabinet. Comme je le félicitais dé défendre la cause du goût sans négliger l'érudition, et d'unir au souci des « méthodes scientifiques », actuellement si prisées, les préoccupations littéraires de nos aînés... : « C'est en effet là, me répondit-il, ce que nous devons chercher ; je regrette de n'avoir pu le redire à propos de la versification, comme j'avais essayé de le faire comprendre à propos du style. Il n'eût pas été sans intérêt d'insister sur ce point, en montrant que, dans cette étude encore, la recherche scientifique n'exclut pas, mais suppose au contraire le sentiment de la beauté. — Certes, on aurait eu à signaler bien des défauts, qui tiennent à l'époque où écrivait Chénier. La rime est peu soignée : c'est la rime classique, du temps où les poètes classiques se négligeaient. Elle manque souvent de richesse : opulent et suppliant sont franchement des rimes pauvres ; tranquille et ville sont des rimes faciles et vulgaires. A chaque instant, nous trouvons l'épithète à la fin du vers : innocente et bienfaisante^ téméraire et prospère, barbare et avare. — Mais dans le rythme des vers, quelle force et quelle souplesse ! Quelles jolies lectures ce jeune homme, qui lisait bien, aurait pu nous refaire, en détail, à l'appui de développements sur V ampleur de la période, sur la liberté des coupes et des rejets, Bezard. — Méth. 33

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sur rharmonie qui résulte d'une juste proportion entre cet élément de régularité et cet élément de variété ! Voyez, si l'on prend au hasard, quelle diversité dans les coupes ! Voici la coupe 3 -f- 9 :

Inconnu, j'ai franchi le seuil de ton palais... la coupe 2 -h 10 :

La faim, qui flétrit l'âme autant que le visage... la coupe 4 + 5 + 3 :

Par qui l'homme, souvent importun, odieux...

la coupe I -4- 5 -f- 6 :

Seul, vit avec les Dieux et brave un sort inique*...

Quelle douceur, d'autre part, quelle élégance dans ces phrases presque raciniennes (3® partie, invitation dr Lycus) :

Couvert de chauds tissus, à l'ombre du portique, Sur de molles toisons, en un calme sommeil, Tu peux ici, dans l'ombre, attendre le soleil. Je te ferai revoir tes foyers, ta patrie, Tes parents, si les Dieux ont épargné leur vie. Car tout mortel errant nourrit un long amour D'aller revoir le sol qui lui donna le jour.

Oui, la science est nécessaire. Il faut appuyer les idées sur les faits, expliquer chaque terme en remontant aux sources, et l'éclairer par toutes sortes de rapprochements... Mais quand on voit combien les étudiants ont tendance à s'en tenir là, on sent le besoin de leur dire qu'il y a, dans l'étude des textes littéraires, quelque chose de plus important que ce qui n'est pas littéraire ; que, pour la pleine intelligence d'un poète comme Chénier, l'harmonie du vers doit compter un peu plus que la définition de la Némésis; et qu'il faut sans doute faire comprendre, mais aussi, mais surtout faire sentir le charme de la poésie.

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— Je suis d'autant plus heureux de vous l'entendre dire que de mauvaises langues accusent la Sorbonne...

— Je sais ! On parle de science pédante et d'érudition indigeste... On ferait mieux de vous imiter et de venir nous entendre. On verrait que nous ne sommes pas précisément... « des barbares! »

— C'est bien, en effet, l'agréable impression que j'ai déjà remportée, il y a quelque temps, du cours d'un de vos collègues. Je vais me hâter de le dire à mes élèves. Ils ont une fâcheuse tendance à croire que le style et le goût n'ont plus aucune importance ; et ils n'ont même pas l'excuse de les sacrifier à la science!... Puis-je les menacer de vos foudres ?

— Assurément.

— Mais à condition de leur promettre aussi quelque indulgence, s'ils sont bien sages ?

— Hélas ! si nous manquions d'indulgence, nous en refuserions bien davantage encore... Mais ne le leur dites pas trop!

— N'ayez crainte ! — Et puis, en fait d'érudition, je leur recommanderai d'apprendre par cœur la Jeune Captive...

— Et de la réciter avec goût! Le goût, la correction, la simplicité, du bon sens, beaucoup de bon sens, voilà ce que leur demande la Sorbonne...

— La Sorbonne est bien exigeante ! Voltaire prétend que ceux qui pensent ne sont déjà pas très communs...

— Mais que ceux qui ont du goût sont encore plus rares !

— Mes élèves m'ont récité ce passage.

— Eh bien ! qu'ils tâchent de donner un démenti à Voltaire ! Envoyez-nous par douzaines de ces oiseaux rarissimes ! Qu'ils soient tous des hommes de goût !... Il n'est encore rien de tel pour plaire à la Faculté. »

m. — LA RÉVOLUTION ROMANTIQUE

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