‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 325 sur 443 · II. — Livres qui rrConi aidé à comprendre Vhumanité · texte numérisé non relu

II. — Livres qui rrConi aidé à comprendre Vhumanité

Les lectures scientifiques ne sont pourtant pas les seules qui m'aiient à voir l'intérêt général et le but de nos études. Le tableau de l'humanité, de ses joies et de ses douleurs m'attire peut-être plus encore que le spectacle un peu froid de l'impassible nature. Vivent les poètes, les romanciers, qui ramènent nos regards sur nous-mêmes et qui nous font aimer dans le cœur et dans la conscience humaine les ientiments les plus doux, les plus forts, les plus consolants !..

Vivent les fées, d'abord, qui charmaient mon enfance, au temps où

}'e lisais avec ravissementles exploits de Barbe-Bleue ou du Petit^Poucet, es aventures de Peau d'Ane ou de la Belle au Bois dormant 1 Je les ai toujours aimées, ces fées, ces formes légères et vaporeuses, ces brouillards et ces tulles blanchâtres qui traînent sur les prés, à l'aurore, froissant l'herbe de leurs pieds mignons, dansant en rond au chant du rossignol, puis, agitant leurs écharpes bleues, s'envolent par bandes aux rayons du soleil levant. J'aimais à retrouver, apr^s leur départ, sur chaque brin de graminée, dans chaque corolle de fleur, les perles fines qu'elles laissaient parmi la rosée. Anatole France m'apprit à les bien comprendre, à voir en ces contes de fée l'éternel poème de la nature traduit dans la langue des hommes, la victoire de la lumière, de la chaleur, de la beauté, de la vie sur tout ce qui est laid, sur tout ce qui est sombre et glacé. Aussi, depuis, plus un auteur se rapproche de leur grâce aimable, de leur optimisme confiant, de leurs légendes bleues et roses, et plus il a mes faveurs. Les paysanneries de George Sand, la Petite Fadette, les Maîtres Sonneurs, les romans champêtres de René Bazin, la Sarcelle bleue, la Terre qui meurt, m'ont fait aimer plus que jamais la vie simple du village oii je passe souvent mes vacances. Cet hiver, en dépit des railleries de quelques camarades, et (l'avouerai-je ?) en dépit même du jugement de mon professeur, j'ai beaucoup aimé Chantecler. Ce qui me plaît en cette œuvre, ce ne sont pas les cocoricos du coq, les aboiements du chien, le plumage de la faisane, les détails réalistes des scènes rustiques... J'aime dans ces animaux les hommes dont ils sont l'image fidèle ; toute la pièce n'est que symbole ; Rostand chante la lumière, la liberté, le travail, l'amour du terroir, les nobles sentiments qui font le prix de l'existence : il célèbre la grandeur et la beauté de la vie ; il la peint de couleurs roses : et pour cela je l'aime, je lui pardonne ses faiblesses... Il me rappelle les contes de fées.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que, dans ces conditions, je fréquente pou les critiques littéraires. Les seuls livres de ce genre qui trouvent grâce à mes yeux sont ceux qui parlent au cœur et à l'imagination :

un tableau coloré, vivant, comme le La Fontaine de Taine ; des réflexions familières, indulgentes, aimables, comme le Sévigné de Boissier ; certaines parties du Voltaire de Lanson ; quelques conférences de Brunetière, à cause de leur éloquence, et le Rousseau de Jtdes Lemaîtreà cause de sa méchanceté... Mais mes auteurs préférés, ai-je besoin de le dire ? ce sont les poètes. Non pas, comme ceux d'un de mes amis que je pourrais nommer, les poètes les plus froids, les plus dilettantes, les plus cruels, un Théophile Gautier, un Baudelaire, un Leconte de Lisle ; mais les plus émus, au contraire, les plus humains: Lamartine, le Lamartine du Lac et du Crucifix; Victor Hugo, non celui d'Eoiradnus, qui m'ennuie, ou de Plein Ciel, qui m'écrase, mais celui de la Tristesse d'Olympio et des strophes à Villequier; et surtout Musset, oui, Musset, si dédaigné, dit- on, par ceux qui n'ont pas sa tendresse, le Musset des Nuits et de Rolla, le Musset du Souvenir et de V Espoir en Dieu. Voilà, pour le moment, mon auteur préféré, celui dans lequel je me retrouve, celui que vous devez accuser (si une influence sérieuse peut être exercée par un livre) de mes excentricités. Que d'esprit dans le prologue de la Coupe et les Lèvres! Que de grâce dans A quoi rêvent les Jeunes Filles I Que de triste douceur dans Lucie ! Que de mélancolie dans la Nuit de Mai ! Que de souffrance, que de douleur dans les Nuits d'Octobre et de Décembre ! Et que de philosophie dans ces vers si connus, qui résument mes pensées ordinaires :

Je ne puis ! Malgré moi l'infini me tourmente. Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir...

Je sais bien que Pascal a mieux dit ces choses ; Pascal, d'ailleurs m'a vivement attiré, lorsque nous l'avons entre\ai, au commencement de cette année ; mais Musset me parle un langage plus simple, et, puisqu'il faut être sincère, c'est à lui que je reviens toujours.

La force a manqué à votre camarade pour résumer dans une conclusion assez ample et assez ferme ses impressions si sincères ; mais nous pouvons facilement, après ;ivoir ainsi passé en revue les idées de la classe, suppléer à sa défaillance, et nous substituer à lui. — Nous reconnaîtrons donc, pour terminer, qu'il ne faut pas exagérer l'influence, bonne ou mauvaise, de la lecture : en cela, les dix élèves qui l'ont réduite à peu de chose partaient d'un

principe juste : l'expérience nous instruit mieux que les bibliothèques ; l'éducation pure et simple, par laphilosophie, la religion, la morale et la pratique de la vie, passera toujours et doit passer avant l'éducation livresque. Pourtant deux motifs au moins nous font croire que la lecture, bien graduée, bien accommodée aux goûts particuliers de chaque enfant, est l'instrument indispensable d'une éducation complète.

Le premier, qui a surtout frappé la majorité de la classe, est le nombre de faits et de connaissances que l'expérience directe ne saurait nous fournir et que nous sommes bien obligés de demander à celle d'autrui. Si grande que soit l'utilité des célèbres leçons de choses, elles ne nous font jamais connaître qu'un nombre restreint d'objets, ceux qui tombent le plus facilement sous les sens, en général les plus vulgaires et les moins intéressants. C'est par la lecture, beaucoup plus que par l'observation directe, que l'enfant se fait une idée du monde, de la nature, de l'humanité ; vous devez mille fois plus de souvenirs et de connaissances aux livres qu'à l'expérience, et ceux qui n'ont presque rien lu, ou qui n'ont lu que des sottises, nous étonnent tous les jours par leur prodigieuse ignorance ; ce sont des âmes incultes, de véritables barbares.

Non seulement ils connaissent peu de choses, mais ils ne savent même pas utiliser leurs souvenirs ; les faits qu'ils ont enregistrés restent dans leur mémoire comme s'ils n'étaient pas ; leur ignorance n'a d'égale que leur absence de jugement. « Pas de sentiment, pas d'idées, pas de style ! » telle est la note qui revient à chaque instant sous la plume des professeurs consternés. La lecture seule développe la sensibilité, parce qu'elle nous habitue à sortir de nous-mêmes ; elle nous fait aimer la science, l'art, la poésie, toutes les belles choses qui donnent du prix à l'existence ; la lecture donne des idées ; elle seule nous apprend à penser au contact d'un homme qui pense, et à l'imiter ensuite, entraîné par son exemple.

C'est donc en vain que les bouillants apôtres, les partisans exclusifs de l'observation directe prétendent vous

mettre toujours et sans intermédiaire en présence des choses. Jamais ils ne réussiront à vous les faire reproduire ou juger sincèrement, sans l'aide puissante de la lecture appuyée sur la mémoire. Je n'ose dire, quoiqu'elles ne manquent pas d'agrément, que les meilleures copies de la classe nous laissent voir dans ce sens l'influence des bonnes lectures ; mais je crois pouvoir avancer des plus mauvaises qu'elles en font cruellement sentir l'urgente nécessité. Le désordre de la pensée, la sécheresse du sentiment et la pauvreté du style dans ces devoirs anémiques s'expliquent par le portrait même qu'ils nous tracent de leurs auteurs, et le récit de ces adolescences insuffisamment cultivées nous en dit long sur les causes de la « Grise du Français ».

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