Un sage I
Combien je préfère l'honnête simplicité du premier !
On pourrait presque dire de la lecture, commence-t-ilj ce qu'Ésope disait de la langue : c'est tout à la fois la meilleure et la plus mauvaise chose du monde. L'influence de la lecture est capitale sur un homme
intelligent, qui pense, qui raisonne : elle peut déterminer ses idées, ses méthodes, ses sentiments et, par suite, sa conduite ; c'est parce qu'il a lu encore enfant la bataille entre les Francs et les Romains, dans les Martyrs de Chateaubriand, qu'Augustin Thierry fut un des grands historiens du xix« siècle. Mais cette influence est bien souvent néfaste. Combien d'enfants se sont rempli la cervelle de chimères absurdes engendrées par les contes de fées ! Combien sont partis, quatre sous en poche, à' la conquête du monde, et se sont vus ramenés à leur famille par la gendarmerie, pour avoir trop lu Jules Verne 1 Combien, pour jouer à Sherlock Holmes ou bien à Arsène Lupin, se sont attiré de méchantes histoires par des exploits ridicules ! Combien enfin, qui connaissaient trop les feuilletons de tel ou tel journal, ont pris la vie pour un roman, cherchant sans trêve ni repos l'héroïne de leurs rêves !
Pour mon compte, je dois avouer que la lecture n'a pas encore exercé sur mon humble personne, soit en bien, soit en mal, une pareille influence; et je puis dire qu'elle ne mérite de ma partj^dans l'éloge ou dans le blâme.
Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
La lecture n'a pas déterminé ma carrière, pour la bonne raison que j'ignore encore, à deux mois du baccalauréat, quelles portes doit m'ouvrir le fameux parchemin. Elle n'a même pas déterminé la direction de mes études, puisque c'est pour des raisons toutes pratiques et terre à terre que j'ai choisi la section C... Mais elle m'a confirmé ensuite dans ce choix, et elle m'aide, par le charme qu'elle répand sur nos études, à en découvrir l'intérêt.
L — Livres qui m'' ont fait aimer la nature.
J'aime les sciences, les sciences de la nature, surtout dans leurs rapports avec les mathématiques, sans lesquelles on n'explique rien... Vous serez donc étonné, sans doute, que j'aie, dans mon enfance, médiocrement goûté Jules Verne. Telle est, pourtant, la vérité. Peut-être serais-je plus indulgent, aujourd'hui, pour les hypothèses du hardi romancier qui prévit la navigation sous-marine et aérienne. J'étais alors choqué surtout de sa gaucherie dans l'exécution, des invraisemblances accumulées, des libertés qu'il prenait avec la science, des illusions qu'il nous donnait sur des matières qui n'en comportent pas. Je lui préférais encore Wells, l'auteur anglais. Celui-là, sous des apparences étrangement audacieuses, raisonne juste et nous instruit des choses qui nous touchent le plus. Il ne s'attarde pas à des descriptions dites scientifiques ; il ne cherche pas à excuser, à atténuer, à rendre
vraisemblable la fantaisie. D'un coup de levier, il nous transporte dans les siècles futurs ; un simple naufrage nous jette dans une île mystérieuse. Mais, une fois la donnée du roman acceptée, nous ne trouvons plus que des raisonnements logiques, des considérations profondes sur l'histoire de l'humanité ÇLa Machine à explorer le temps), ou sur la nature et l'origine de l'homme (L'Ile du docteur Moreau) ; la solidité de l'exécution me rendait plus indulgent pour l'invraisemblance du sujet...
Mais combien les romans pâlissent auprès de la réalité ! Mon livre de chevet, le grand livre de mon adolescence, a été V Astronomie populaire de Flammarion. Anatole France raconte, dans le Livre de mon ami, que des paroles vulgaires entendues dans certaines circonstances éveillent tout un monde d'idées dans l'imagination des enfants ; il faut lire le chapitre où, de « sa voix grasse de vieux sermonnaire », M. l'abbé Chotard révèle à sa classe la sombre poésie de la déroute: « Les débris de l'armée romaine regagnèrent Canusium à la faveur de la nuit I... » — Les phrases un peu poncives, les gravures un peu grossières de l'Astronomie populaire produisirent sur moi le même effet que les réflexions naïves de M. Chotard sur le filleul de Marcelle aux yeux d'or. Je me rappelle mes rêveries d'enfant devant certaine image où un voyageur, « errant, dit la légende, sur les rives de la Seine, s'arrête sur un monceau de ruines, cherchant la place où Paris aura, pendant tant de siècles, répandu sa lumière». Et sûrement, la pièce de Victor Hugo sur l'Arc de Triomphe ne m'a pas donné, depuis, une vision si intense de la faiblesse humaine en face de la nature éternelle. — Pour la partie technique elle-même, j'ai lu, depuis, des livres sérieux, qui passent pour plus instructifs; mais lorsque, dans la campagne, par une claire soirée d'août, je vois s'allumer les astres et passer les étoiles filantes, je songe à ces gravures et à leurs légendes, qui me firent pour la première fois comprendre la beauté de la mécanique céleste : l'une représentait l'Étoile du Berger attendue par une fiancée barbare ; l'autre un astrologue du moyen âge calculant l'influence occulte de Jupiter ; une troisième montrait Le Verrier découvrant Neptune, par le calcul, dans son cabinet. — Et peut-être les autres m'apprennent-ils mieux les choses ; mais Flammarion seul m'en a fait sentir tout jeune la pénétrante poésie. Qu'est-ce que la science, en effet, si l'on n'y voit qu'une série de chiffres et de formules? si l'on n'essaie pas d'entrevoir la loi suprême à laquelle toutes les autres doivent être rattachées, et si l'on ne puise dans la contemplation de l'ensemble le courage nécessaire pour l'humble effort de chaque jour?... Voilà le service que m'a rendu la lecture dans mon travail scientifique.
54o LE ROMANTISME ET LA RÉVOLUTION