CH.VTEAUBRIAND ET LES ÉLÈVES DE 181O
élève de Première, digne d'être bachelier et ennemi des manuels, doit se servir de lui en 19 lo.
Second Sujet
Lettre d'an élève interne au, lycée de Versailles à un camarade de province (18 10).
Vous choisirez une nature à la fois enthousiaste et délicate, qui soit journellement blessée par le régime en vigueur dans les lycées, vraies (Casernes impériales. Cette vie de contrainte déplaît à notre futur romantique...
La classe ne l'amuse guère... Heureusement, son maître d'étude est un homme d'esprit, qui lui laisse lire en cachette les œuvres de M. de Chateaubriand. Quelle différence avec les explications et les devoirs du classique M. Layé ! Quels beaux sentiments ! Quelles brillantes peintures ! Et comme on oublie, avec cet incomparable poète, la brutale, la cruelle, la plate réalité I
CORRECTION DU SECOND SUJET
La première partie, relative à l'existence du lycée, est à peu près suffisante dans la plupart des copies. Vous étiez soutenus parles souvenirs encore récents de Xsl Revue du Centenaire (j), oîi vous aviez vu reconstituée sur la scène la vie des collégiens du lycée de Versailles en 1807. Voici, sur ce point, le meilleur devoir :
Je t'écris, mon cher ami, entre la parade à laquelle vient d'assister notre proviseur, M. Thiébault, et l'exercice militaire qu'annonce déjà le sévère roulement du tambour. Parade I Exercices ! Ces mots doivent t'étonner. « Hé quoi ! diras-tu, sommes-nous ici dans un lycée ou dans une caserne ? » Dans une caserne, bien plus que dans un lycée; tu serais surpris, toi qui te figures le collège comme une maison de travail, de voir quelle est notre existence une bonne partie de la journée. Et d'abord, c'est à peine si tu me reconnaîtrais sous mon bel habit à basques, à collet et parements bleu ciel : presque le costume des voltigeurs de la garde, complété par le bicorne. Que dirais-tu
(i) La Classe de Français, p. aaô : Compte rendu sommaire de la Revue composée par M. Zidler et jouée le i6 mai 1907 sur le théâtre du lycée. — Palmarès de igoj. Discours de M. Bône à la distribution des prix sur le même sujet ; il avait également frappé les élèves.
aussi en nous voyant défiler dans les rues de Versailles, par compagnies bien alignées, marchant au pas, flanqués de nos sergents, précédés de notre tambour-major et de notre drapeau ? Que dirais-tu, si tu pouvais assister à nos marches de front, à nos marches de flanc, aux conversions de toutes sortes ? Et le maniement d'armes ! Et la charge en douze temps I Et la discipline I Dure discipline, exacte et triste, digne de s'appliquer à de vieux grognards, et capable de nous en donner bientôt les allures... Tu devines ce que pensent de cette éducation nos infortunés professeurs. En vain ils viennent nous réclamer à nos instructeurs militaires; l'autre jour encore, M. Layé, notre professeur de latin, se plaignit que le capitaine Mirandart nous lût à l'heure de la classe le Bulletin de la Grande Armée ; le capitaine Mirandart, qui en a vu bien d'autres, l'a renvoyé à ses auteurs, et de la belle manière ; et je n'ai pas été le dernier à rire de bon cœur, en voyant une fois de plus la toge vaincue par le glaive...
B. continue sur ce ton, qui ne manque pas de vivacité. Je voudrais pourtant qu'il laissât voir ici ses sentiments de jeune romantique déçu, froissé, comprimé. Quoique le début de de B. soit moins bien enlevé, j'en préfère peutêtre le ton, parce qu'il nous prépare mieux à la seconde partie du devoir. En voici quelques fragments :
Voilà bientôt huit mois, mon cher ami, que nous ne nous sommes jvus, huit mois que j'essaie en vain de m'habituer à ma vie nouvelle, îque je n'arrive pas à me faire à l'existence du lycée. Enfant de la îcampagne, j'avais toujours vécu au grand air, libre de vagabonder dans les champs et dans les bois ; tu te souviens de nos promenades, de l'école buissonnière le long du ruisseau, dans les prés ; et la pêche aux écrevisses, et les œufs que nous dénichions, et les pommes que, dès la fin d'août... Hélas, comme tout cela est loin I Et comme j'eus bien la vision de la vie qui m'attendait, lorsque, devant la grille du lycée, au seuil d'une porte étroite comme le guichet d'une prison, j'embrassai en pleurant mon pèrC ^ui ne devait pas la franchir... Puis ce fut le dortoir immense, aux murs froids et nus, la vie en commun avec des camarades brutaux et moqueurs, une série d'exercices imposés au son du tambour... Jamais un instant de repos, de solitude, de rêverie I La nuit seulement, il m'arrive de me retrouver calme, et libre ! Je rêve, je me crois encore dans ma chambre, en haut de la tourelle où je n'étais troublé que par le grincement de la girouette... Tout à coup, l'infernal tambour me fait sursauter... Vite, debout, qu'il gèle, qu'il neige, dans la nuit, à la lumière d'une veilleuse...