‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 350 sur 443 · CHATEAUBRIAND ET LES ÉLÈVES DE 181O · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND ET LES ÉLÈVES DE 181O

A. peine levé, en étude... Dès qu'il fait jour, à l'exercice j l'hiver, les doigts gelés collent sur le canon du fusil ; l'été, le soleil tape sur les rangs immobiles; hiver comme été, récitation de la théorie... Beaucoup de mes camarades en ont pris l'habitude ; ils trouvent naturelle cette vie automatique, où tout est réglé d'avance, où rien n'est laissé à la fantaisie, au caprice, au goût de chacun... Moi, je ne puis ; peutêtre en 92 aurais-je partagé l'enthousiasme des volontaires qui s'enrôlaient au Pont-Neuf pour défendre la patrie ; aujourd'hui je n'éprouve aucune joie à passer ma jeunesse entre quatre murs pour apprendre à faire tous les jours « par le flanc gauche I » en l'honneur du grand Napoléon...

Il est certain que le second élève a mieux compris les intentions de la matière... Je soupçonne, du reste, le premier de n'avoir pas voulu les comprendre, car son collégien n'est pas plus romantique dans la seconde partie du devoir que dans la première... Pourquoi?

— Je n'aime pas beaucoup le romantisme...

■^ — Peu importe ! Vous aviez à faire parler un romantique avant la lettre...

— Je préférais un élève enthousiaste de son époque, comme le fut la majorité.

— J'accepte votre hypothèse, parce que vous en avez tiré assez bon parti, mais avec cette réserve que de B., à mérite égal, vous serait bien préférable. Continuez votre copie, après le paragraphe lyrique en l'honneur de la Grande Armée : «... Puisse-t-il venir bientôt, le jour où je pourrai combattre moi-même et ramasser ma part de lauriers ! »

— Tous, cependant, ne sont pas de'mon avis; notre maître d'étude, un philosophe, est désolé de l'existence que nous menons au lycée. Il déplore que les élèves n'aient rien en tête que le militaire... Il voudrait développer chez nous d'autres sentiments, et nous prête en cachette des livres qu'il déclare comparables aux plus célèbres de nos classiques. M. de Chateaubriand est son dieu ; et je ne jurerais pas qu'il n'eût, cachés dans son armoire, lesliATCS de M™^ (Je Staël. Mais de ceux-là il n'ose môme pas parler à mots couverts. Si le proviseur savait seulement que j'ai lu Atala, René, les Martyrs! Ah, mon ami! comme il aurait vite fait de m'expédier dans un régiment, où dès lors : «un, deux, un, deux 1 »... je ne trouverais plus le moindre sergent pour m'autoriser à poursuivra su clair de lune le fantôme de Velléda. —

Et pourtant, entre nous, M. le proviseur aurait tort de s'inquiéter. Mon excellent maître d'étude perd son temps avec nous; l'idéologie de M. de Chateaubriand, ses idées bizarres, ses sentiments étranges ne plaisent pas à la jeunesse ; nous sommes trop séduits par l'épopée guerrière pour nous plaire aux sombres fantaisies d'un rêveur mélancolique.

Évidemment, toutes ces œuvres ne sont pas sans mérite ; elles m'ont souvent ému. Souvent j'ai compris, en écoutant Chactas, Eudore ou René, qu'on pouvait vivre sans combattre, qu'il existait autre chose que l'action, et que le sentiment avait bien aussi son importance.,. Oui, la vie que je rêve sera bien agitée, bien vide en un sens, ballottée par les événements, sans trêve ni repos... Lorsque après une bataille je reviendrai au bivouac pleurer mes camarades morts, sn attendant un sort pareil, j'éprouverai peut-être les sentiments d'Eudore dans les camps de Germanie, et le regret d'une vie plus douce viendra redoubler ma tristesse... Peut-être alors la poésie me séduira-t-elle davantage ; peut-être serai-je plus sensible aux émotions religieuses, et m'abandonnerai-je sans résistance à la mélancolie du sombre René... Je me laisserai bercer par ces périodes harmonieuses, éblouir par ces images éclatantes, charmer par ces scènes émouvantes... Mais actuellement, les plaintes ou les rêveries de ces héros sans énergie m'agacent plus qu'elles ne me touchent. Je souris de les voir faibles, incapables d'agir, livrés comme des jouets à leurs passions, toujours hésitants, toujours tiraillés entre leurs désirs et leur indolence, se laissant vivre comme un pâtre endormi regarde l'eau couler I J'ai pitié de ces pâles rêveurs qui s'en vont, à la clarté d'une lune blafarde, voguer sur les lacs au chant du rossignol et jouer de la harpe des lis entre les bras I Je plains l'existence misérable de ces pleurards à nacelles qui méritent à peine le nom d'hommes I Je préfère l'action, l'énergie, le courage ; la vie en plein soleil a plus d'attraits pour moi que la promenade au clair de lune...

— Vous continuez ainsi (non sans quelque désordre) à critiquer le style de Chateaubriand, et à lui adresser des reproches que contresignerait M. Pierre Lasserrel Nous avons salué au passage des réminiscences de Musset... Votre antipathie personnelle pour le romantisme vous a un peu trop entraîné à prêter au collégien de iSioles idées (d'ailleurs confuses) de son jeune symétrique en 1910...

Aussi mes préférences iraient-elles à deux ou trois copies plus simples, si les auteurs avaient mieux exprimé leur pensée. R., par exemple, a plusieurs fois compris ce

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que devait être alors un René de quinze ans, un de ceux que décrit Musset dans la Confession d'un Enfant du siècle...

Pauvre C y modocée ! dit-il. Les larmes me viennent aux yeux lorsque je lis son supplice, et je hais ses bourreaux... La tyrannie me fait horreur, la cruauté me révolte, la simple dureté me fait constamment souffrir... Ah 1 comme je comprends René, Ghactas, Eudore, tous ces jeunes gens si tendres, si nobles, si délicats, qui n'ont trouvé autour d'eux qu'indifférence ou mépris, que le rêve seul a consolés du monde qui les comprit si mal 1 Gomme eux je respire la tendresse, je veux aimer et être aimé... Je suis seul, dans une caserne, au milieu d'indifférents, sans une mère, sans une sœur pour m'aimer et consoler ma tristesse ; comme Eudore en Germanie, je revois ces douces figures me sourire comme d'un autre monde ; elles sont gracieuses comme Cymodocée, elles en ont l'idéale beauté j et sa voix, que je me figure,, n'était pas plus mélodieuse que celle de ces êtres aimés...

Et sans doute ce passage est bien court, bien naïf dans sa maladresse ; mais le sujet est aperçu, le sentiment compris. C'est dans ce sens qu'il aurait fallu travailler.

Malheureusement, plus nous avançons et moins vous êtes préparés à traiter tous ces sujets. Corneille, Racine, Molière vous étaient à peu près familiers depuis plusieurs années ; vous connaissiez déjà très peu les auteurs du xviii® siècle ; avec le xix®, nous entrons pour ainsi dire dans l'inconnu. Et nous sommes le 26 mai ! Rien ne s'improvise. Pour pouvoir faire une dissertation sur certaines, idées, il faut qu'elles aient pénétré en nous lentement^ avec les années, en plusieurs lectures séparées par de longs intervalles... Nous ne pouvons remplacer l'œuvre du temps... Voilà le motif de l'indulgence avec laquelle nous avons apprécié les copies précédentes, et que je vous demande encore pour le devoir de de M. Après avoir décrit, comme B. et de B., la vie du lycée-caserne, il continue :

... Je ne revois plus cette nature que j'aimais tant, les arbres, les bois, les champs, les étoiles immobiles, qui scintillent au firmament. Je m'ennuie, je suis triste, et quelquefois, la nuit, je pleure sans autre motif qu'un vague découragement. Mon caractère est incompris : mescamarades me traitent de rêveur et de songe-creux. Gomme je voudrais revoir le temps déjà lointain où je restais des heures entières couché,.

sans songer à rien, au milieu des herbes hautes î Tantôt je suivais le vol capricieux des nuages, tantôt j 'écoutais le bruissement léger du vent dans les peupliers, ou les premières gouttes de pluie tombant sur le feuillage... Et les longues soirées d'hiver 1 les heures passées devant l'àtre à écouter le grillon, à regarder les flammes qui voltigeaient entre les bûches... Hélas, hélas 1 L'empereur n'entend rien à la poésie j le proviseur encore moins ; les professeurs pas davantage ; nul ne com- <)rend mon âme; je suis affreusement seul, et d'une tristesse noire...

Une chose pourtant me console : la lecture... Si je suis à peu près seul de mon espèce au lycée, il ne manque pas en France d'âmes tendres et de cœurs mélancoliques. Ceux-là ont trouvé, depuis dix ans déjà, dans les livres de M. de Chateaubriand l'écho de leurs rêveries, de leurs chagrins et de leurs espérances.

Le hasard m'a permis d'abord, grâce à mille précautions, de me procurer et de lire les malheurs de René. J'y vis un homme triste, «nnuyé de la vie, cherchant dans les pays lointains une consolation à son mal. Il fuyait sa destinée, mais le malheur le poursuivait, frappant de ses coups terribles tous ceux qui, même étrangers, s'approchaient du pauvre René... Et ce sort me rappelait le mien 1 Moi aussi, j'étais las de tout et ennuyé de la vie, je voyais toujours à mes côtés l'ange de la mélancolie I Moi aussi, je vivais solitaire au milieu des hommes, loin de ma famille, loin d'une mère qui me réchauffait sur son cœur, d'une sœur dont les douces paroles faisaient naguère le charme de mon existence, d'une nature enfin qui enveloppait de ses voiles mes vagues rêveries... René, du moins, errait libre à travers le monde j il pouvait partager avec la nature ce « grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers «. Moi, j'étais prisonnier dans une geôle affreuse; je ne parcourais pas les étendues infinies des forêts ; je ne marchais pas au pied d'eucalyptus géants entrelacés de lianes rouges; je ne passais pas sous des voûtes de smilax en fleurs, entre des ceps de vigne rose et des indigos tortueux; j'étais captif entre des murs sombres, au milieu de camarades moqueurs et de maîtres indifférents. J'étais plus malheureux encore que René ; pourtant je me consolais en pensant qu'il existait ailleurs, quelque part, un homme que je pouvais appeler un frère, qui pleurait de mes larmes, souffrait de ma tristesse et saignait par mon cœur...

Ce « saignement de cœur » est peut-être un peu risqué ! Je surprends dans la classe quelques sourires... Enfin! passons. Nous reviendrons sur ce point pour terminer. Continuez

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— Je pleurais avec René, je partageais si bien ses sentiments, sa faiblesse, que, si quelqu'un venait à lui reprocher sa conduite, je me sentais touché par ce blâme. C'est ainsi que le discours du Père Souel fit sur moi une impression profonde. Le vénérable missionnaire montre à René qu'il a mieux à faire que de s'abandonner à la douleur, qu'il faut se rendre utile à son prochain, et que les pleurs perpétuels sont aussi bien un péché contre la charité que contre l'espérance. « Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables : s'il les laisse inutiles, il en est puni par une secrète misère, et, tôt ou tard, le Ciel lui envoie un châtiment effroyable. » Jugez de ma terreur à la lecture de ces mots. Une « secrète misère » me tourmientait déjà 1 Etait-ce la punition de mon égoïsme ? Un châtiment effroyable allait-il me frapper, moi aussi?... Bientôt je me décidai à rompre avec cette honteuse tristesse. Je courus à mes camarades ; 'je m'efforçai de jouer, de rire, de m'amuser avec eux, comme eux ; j'essayai de les avoir pour amis, pour frères... Ils me reçurent le. sourire moqueur aux lèvres, le sarcasme à la bouche, la haine au cœur. Et de nouveau seul, haletant, repoussé par tous, je tendis désespérément mes bras vers le Ciel.

C'est encore de la lecture que me vint la consolation. Au moment où, dans une crise de douleur affreuse, je songeais au moyen de finir mes jours, je reçus de ma famille un paquet déficelé que la censure du lycée laissait, par extraordinaire, parvenir à son adresse. C'étaient encore deux ouvrages de M. de Chateaubriand, mais dont le titre rassurant avait adouci nos Cerbères. Sans doute ils ne les ont pas lus : le Génie du Christianisme leur a semblé du genre grave, et ils auront pris les Martyrs pour une série de Vies des Saints. Quoi qu'il en soit, depuis ce jour, ces volumes ne me quittent pas. Je lis en classe, le livre à demi caché sous la table, pendant que M. Layé psalmodie le Pro Milone ; je lis en étude, grâce à l'indulgente ignorance de mon vieux maître, un brave homme, un ancien sous-officier amputé après Austerlitz, incapable de distinguer la prose de M. de Chateaubriand de celle de M. de Meaux ; j'y pense encore, une fois couché; je suis long à m'endormir dans le grand dortoir morose ; mais je ne pleure plus, je ne suis même plus tenté d'être triste : car le Dieu qu'invoquait Eudore et que proclame toute la nature, ce Dieu de gloire devenu depuis l'Evangile un Dieu d'amour, a, depuis que je suis revenu à des sentiments chrétiens, posé deux longs baisers de paix sur mes paupières trop longtemps rougies par les larmes. Oui, il est un Dieu 1 L'univers le révèle ; et l'homme, qui le nie aux jours heureux, s'abîme devant lui à l'heure de l'infortune. C'est ce Dieu terrible et doux que l'herbe des vallées salue à l'aurore sous son manteau de rosée, que proclame le

cèdre antique agitant ses bras d'ombre dans le clair de lune blafard, que redisent avec fracas l'écume de la mer en furie, le sifflement de la tempête et les roulements du tonnerre... Et je répète avec René, avec Eudore, avec Cymodocée, avec tous les héros de ces livres consolateurs : « C'est à toi que j'adresse ma prière, ô Dieu du Ciel, à toi, Seigneur, qui as dit : «Vous pleurez : venez à moi, et vous serez consolés. Venez à moi, vous qui souffrez, et vous serez guéris. »

— Le reste de votre prière est un peu déclamatoire, et la fin de la lettre (comme le devoir entier, du reste) manque de simplicité. Vous parlez de Y « Ange de la Mort » qui viendra quelque jour « délier les ailes de votre âme » , vous rêvez du jour où vous vous reposerez « au pied du trône de l'Eternel ». Si original que soit votre collégien, et malgré son enthousiasme pour Chateaubriand^ je doute qu'il écrive des choses ridicules à ce point... Là est le danger, que la classe a bien senti et qui ne vous échappe certainement pas à vous-même, de ce genre d'exercice. Entraîné par vos souvenirs, sous l'influence de l'écrivain que vous imitez sans cesse, vous l'imitez mal à propos, vous exagérez les défauts de son style, vous êtes comme ces traducteurs dont le proverbe italien dit : tradutiore iraditore l (^i) — Aussi quelques professeurs sont-ils aujourd'hui sévères pour les devoirs de cette nature. Ils ont tort. Les inconvénients sont légers, et passeront. Il vous restera, au contraire, le plaisir d'avoir lu et retenu de belles descriptions, d'éloquentes tirades, et d'avoir fait pour les comprendre l'effort de les imiter. Quand vous aurez trente ans, vous ne parlerez plus de 1' « Ange de la Mort », vous sourirez même de 1' « Ange de la Mélancolie » ; mais vous aurez appris tout jeune à faire une phrase qui se tienne, à ne pas vous contenter du premier mot venu, à montrer de l'ingéniosité, du soin, de la délicatesse et du goût... Nous attendrons, pour renoncer à ces moyens traditionnels, que les autres aient fait leurs preuves.

(i) M. Lanson a cité d'amusants exemples de ce genre d'exercice à la fia de son livre L'Art de la prose.

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