I . L'insuffisance et les dangers de cette indulgence
Est-ce à dire qu'il ait absolument raison, et les magisters absolument tort ? que la véritable école soit l'école buissonnière, et que nous n'ayons à compter que sur les bons instincts de la nature ? Le poète lui-même ne l'a jamais pensé, et il eût souri de ceux qui l'auraient cru sur parole,
B. — Il a pourtant insisté sur ce point.
— Dans quelles pièces?
B. — La pièce des Contemplations (^i) qui commence par:
Marchands de grec, marcliands de latin, cuistres, dogues, Philistins, magisters, je vous hais, pédagogues 1
et qui continue à peu près sur le même ton...
A. — La pièce de l'Art d'être grand-père (^2) où il félicite. Charles d'avoir fait des dessins sur son livre de classe. Il ; gémit de le voir surpris
Par un guetteur, homme absolu,
dans l'œil terne duquel luit le pensum insalubre. Et il déclare une fois de plus :
L'enfant a droit aux champs I
— Vous pourriez m'en citer d'autres encore auxquelles s'appliquerait justement l'épithète de M. Lanson... Âlais il est trop clair que Victor Hugo, ici, rit de lui-même ; il s'amuse... Je pensais à lui, ces jours-ci, en parcourant un livre paru tout récemment, qui l'aurait intéressé. C'est la i confession d'un jeune professeur d'Ecole primaire supé- '
[\^ Conlemplalions, Autrefois, 1, i3.
(a) Art (Têlre grand-père. YI. 8.
rieure, qui avait commencé sa carrière dans des dispositions d'esprit analogues à celles de Victor Hugo. Le livre s'appelle : L'homme en proie aux enfants (^i). Vous devinez ce qu'un homme d'esprit a pu tirer de ce sujet. « Sans' savoir un mot de pédagogie, déclare-t-il, je n'ignorais pas qu'il fallait la détruire pour en instaurer une, la vraie, qui fût anarchiste. Je détestais les programmes, je détestais l'émulation ; je détestais surtout ce qu'on appelle la discipline... » Naturellement, les enfants abusent de sa bonté et se montrent plus mauvais encore qu'ils ne le seraient dans des conditions normales. Un jour que le maître leur dicte en devoir une lettre de Jour de l'An : « Ecrivez à votre oncle, dit-il... — Qu'il crève pour hériter! » .siffle un élève, et toute la classe se convulsé de rire. Un autre jour, il les consulte sur leurs goûts, sur leui carrière à venir, et il est épouvanté, navré, écœuré de leurs confidences. Il en conclut un instant que « les enfants n'ont pas d'âme ». Un de ses meilleurs élèves conclut, plus simplement et avec plus de justice, que ce professeur trop tendre a manqué de sévérité : « Gela lient à ce qu'il nous laisse trop de liberté, et que nous en abusons. Je suis sûr, écrit-il à un de ses camarades resté au village, que ta conduite est meilleure que la mienne, car mon père tient ses élèves avec plus de fermeté que mon professeur. » — Et le maître désabusé ajoute ces paroles touchantes : « De tous les échos des consciences d'où elle a chassé la voix des parents, des protecteurs, des anciens maîtres, ma voix me revient grotesque et insensée... Ah! toutes mes formules, tous mes songes, toutes mes idées même, au feu ! — pour qu'une voix vierge, leur voix d'enfant, crie! » Croyez bien que Victor Hugo, sans avoir fait la cruelle expérience de ce jeune maître, a su entendre, lui aussi, sous cette forme ou sous une autre, la voix du bon sens et de la conscience. Jetons un voile sur ses faiblesses. Rappelons-nous que le principe de l'éducation n'est pas la bonté seule, mais la force, ou, si vous le voulez, la
(1) A. TmE&aT, L'homme en proie aux enfants.
justice appuyée sur la force ; et "voyons, ces réserves faites, ce que le poète tire de la bonté.
2. La nécessité de la confiance, et la prise qu'elle donne au poète sur l'esprit des enfants,