‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 365 sur 443 · I . // sait les observer · texte numérisé non relu

I . // sait les observer

Il en tire d'abord un premier avantage. Les enfants n'ont pas peur de lui! Il ne les effarouche pas ! Et il a tout le loisir de les voir vivre autour de lui. Condition indispensable, pour qui veut savoir comment il pourra les attirer. Vous avez commenté tout à l'heure, de M., les premiers vers dans des termes plutôt sévères pour le poète. Je crains que vous n'en ayez pas compris le charme et la profondeur. Vous vous êtes pourtant arrêté sur le mot le plus frappant, le mot de valeur...

de M. — Un être!

— Oui, an être. Mais votre accent n'était pas celui de la i sympathie. Vous aviez pitié de sa complaisance. Vous dédaigniez sa faiblesse. C'est que vous ne sentiez pas sa profonde habileté. Comment s'y prend-on, au début, pour attirer les oiseaux?

de M. — On leur jette du pain.

— Sans doute. Mais on le jette avec précaution. On tâche d'éviter les gestes brusques ! on parle bas ! L'idéal serait d'être invisible et silencieux. Il faut convaincre la gent ailée qu'un homme n'est pas moins inoffensif qu'un objet inanimé, que le banc sur lequel ils sautent, que l'arbre sur lequel ils perchent... Vous devez leur apparaître comme un être quelconque, dont la seule qualité est de ne pas menacer leur sécurité, de ne pas troubler leurs ébats... Quand ils en seront bien convaincus, vous pourrez peu à peu prendre mille libertés, cesser d'être neutre, incolore, silencieux, les appeler, les « charmer »... Mais le premier charme consiste à les rassurer. Il en est de même pour les enfants. Une seule question, tout d'abord, les intéresse : ce monsieur les gênera-t-il, ou ne les gênera-t-il pas ? grondera- t-il, ou restera-t-il plongé dans

son journal ? ne sera-t-il pas plus contrariant qu'une statue, une chaise, une armoire ? En un mot, s'il reste bien un être, un être inoffensif et neutre, si l'on n'a pas besoin de le caractériser davantage, il a plus qu'à moitié gagné la confiance de son entourage. « Il ne se fâche jamais. » Là est le point important. Et voilà comment le poète nous laisse deviner la première raison de son influence.

Raison un peu négative, direz-vous !... Il y en a d'autres. Les enfants sentent d'instinct, et dans le silence, beaucoup de choses. Ils comprennent les regards et les jeux de physionomie longtemps avant les paroles ; ils reconnaissent à son sourire (risu cognoscunt !) non seulement la tendresse de leur mère, mais la simple sympathie de celui qui les voit avec indulgence. Ils la lisaient tout de suite sur le visage du poète...

F. — La photographie de la collection Crouzet(i) le montre bien ainsi.

— En effet. Rien n'est instructif comme ce rapprochement de quatre portraits pris dans une heure de tristesse, et dont le dernier seulement nous montre sa figure illuminée d'un sourire grâce au passage d'un enfant.

11 l'avait, ce bon sourire, lorsqu'il les regardait dormir, devinant leurs rêves enfantins... Il l'avait, à la promenade, lorsqu'il les contemplait dans leur petite voiture ou raccommodait leurs poupées... Il l'avait, en suivant leurs jeux, à cache-cache, à colin-maillard, au cocher ou à la charrette (2)...

Leur clarté sur son banc réchauffait le vieillard.

Il riait même franchement, lorsqu'il entendait leurs propos, leurs dialogues, leurs reparties, et le jeune public du Jardin des Plantes lui donnait innocemment, tous les jours, la comédie...

(i) Collection de cartes postales (La littérature par l'image, Didiee édit.) qui avait été accueillie par la classe avec un vif intérêt. Douze cartes étaieni consacrées à Victor Hugo,

(a) Art d'être grand-père. I, 6 ; II, i ; VII, i ; IV, 3.

Gomment s'étonner qu'après avoir tant écouté, il ait si bien profité, et qu'il ait joint à l'art d'apprivoiser les enfants l'art plus difficile encore de les intéresser ?

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