CHAPITRE V LA PARTIE DURABLE DE L'ŒUVRE DE PASCAL
SOMMAIRE
Ce qui doit surtout nous intéresser dans un auteur, c esi nous-mêmes, c'est-à-dire ce que nous y trouvons de moderne, soit dans les idées, soit dans les procédés de composition et de style, ce que nous pouvons immédiatement utiliser dans la vie pratique. Pascal est probablement, à cet égard, un des classiques les plus vivants, un de ceux que vous pouvez acheter en toute confiance pour votre bibliothèque future, parce que vous trouverez toujours quelque profit à le relire. Il est, en effet, hors de pair :
I) dans ses obseivations sur rhomme.
Vous choisirez quelques textes capables de nous montrer :
1) rétendue de son observation: — le nombre de défauts, de faiblesses et aussi de qualités intellectuelles ou morales qu'il a su découvrir et mettre en lumière ;
2) la profondeur de son analyse : — soit qu'il s'attarde avec complaisance dans l'examen d'une pensée, soit qu'il la résume en peu de mots.
il) dans les conséquences qu'il tire de ces observations.
i. Ses idées générales.
Vous auriez quelque peine, en dehors de certaines sociétés très restreintes, à trouver aujourd'hui un Jansé-
CE QLl SLUSISTE DES PENSÉES b~
niste authentique. Mais, si l'on s'en tient au principe général que proclame l'illustre pénitent de M. de Saci, nous sommes tous, plus ou moins, teintés de jansénisme ! Ce principe n'est autre que V insuffisance de la raison à expliquer, avec le but de l'univers, le troublant mystère de notre destinée. « La dernière démarche de la raison, dit Pascal, est de ireconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la sur- Ipassent. » (i) — « L'inconnaissable, répétera Littré, est •une mer qui vient battre nos rives et pour laquelle nous m'avons ni barque, ni voile. » — Qu'on accepte la barque ;vénérable offerte par Pascal, ou qu'on demeure sur le rivage avec le philosophe positiviste, la mer est toujours devant nous, menaçante et mystérieuse ; et force est bien d'y porter nos regards anxieux, toutes les fois que nous échappons au <c divertissement ».
Textes :
— Sur la faiblesse et l'insuffisance de la raison: Ed. Havet, IX, I, p. 247; I, I : les deux infinis.
— Sur r « ordre du cœur » (Ce que Pascal entend par « le cœur » : v. Sainte-Beuve, t. III, p. 423) :
Ed. Havet, XXIV, 5, p. 419 : « le cœur a ses raisons... » ; ^ II, 19, p. 217 : « le cœur a son ordre... » ; VIII, 6, p. 288 : « nous connaissons la \érité. »
Texte a étudier en détail.
(Commentaire anticipé da moi de Littré.)
Je ne sais qui m'a mis au monde (2), ni ce que c'est que ce monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait
llexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que y.
(i) Éd. Havet. XIII, i, p. 3o6.
(3) Ce n'est pas l'auteur qui parle. Il met cette plainte dans la bouche d'un a libertin ».
sache pourquoi je suis placé plutôt en ce lieu qu'en un autre, n pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à c< point plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'a précédé et d< toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts qui m'enferment comme un atome, et comme une ombre qui m dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais est que j< dois bientôt mourir ; mais ce que j'ignore le plus est celte mort mêm( que je ne saurais éviter.
Gomme je ne sais d'où je viens, aussi je ne sais où je vais...
(Ha VET, p. 3^8, IX; Brunscuvicg, p. 4i8, section III.)