Le style
Là est le mérite durable de Ray Blas. Ces caractères si simples, dénués de complication jusqu'à la pauvreté, deviennent, grâce au style, poétiques comme des héros d'épopée. Comme Achille aux pieds légers, Ulysse au langage artificieux ou Charlemagne à la barbe fleurie, ils expriment toujours la même idée, ils font toujours le même geste; mais ils parlent une langue imagée, où la force le dispute à l'éclat, où la beauté des métaphores jette un voile éblouissant sur la banalité des thèmes. Eux aussi, comme le poète, ils ne pensent que par images, et rien ne séduit davantage un public peu cultivé. Vous vous rappelez le mot de Malherbe : « Il se fait plus de métaphores en un jour sur le pavé des Halles qu'en un an dans toute une Académie. » Les servantes de Molière voient et décrivent les choses et les gens par l'extérieur; elles sont toutes comme Dorine estimant Tartufe
Un gueux qui, quand il vint, n'avait pas de souliers, Et dont l'habit entier valait bien six deniers.
Victor Hugo ne recule pas devant de telles images ; il en a de plus vulgaires encore... Si le public de Saint- Denis a su apprécier l'apostrophe poétique de don César:
Puis je retournerais, aimable destinée, Contempler ton azur, 6 Méditerranée I
il n'a sûrement pas moins goûté auparavant le portrait de la duègne,
affreuse compagnonne, Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne,
et les images boufibnnes qui remplissent le 4* acte. — Pourtant, le i" et le 5*^ actes, qui furent aussi applaudis, ne descendent pas aux métaphores de la Halle, et c'est par les plus nobles qualités du style dramatique que le poète a séduit son excellent auditoire.
Epique, en effet, par l'éclat merveilleux des images, ce
Style n'est pas moins dramatique par la manière dont elles sont opposées les unes aux autres. Ce que Voltaire dit do la scène : « toute scène est un combat », on pourrait presque le dire ici de chaque vers : tout vers est une antithèse, où les images se heurtent, où le choc des mots, comme celui des épées, fait luire un éclair, où le son des rimes frappe l'oreille comme le cliquetis des lames croisées. Nous sommes éblouis, captivés; nous dirions volontiers au poète, comme César à Salluste :
... je vous suis tout acquis,
... je deviens votre esclave, Et, si cela vous plaît, j'irai croiser le fer Avec don Spavento, capitan de l'Enfer.
Lisez^ous, par exemple, G., les belles rimes du début, et ne craignez pas de faire résonner, flamboyer ces sons en âques, en ables, en eur, en or, en ades... Ménagez pourtant votre voix, afin de monter progressivement, et de réserver tout l'éclat de votre timbre pour la tirade fameuse :
— Plus délabré que Job et plus fier que Bragance I Drapant sa gueuserie avec son arrogance 1
[Lecture des cinquante premiers vers de la scène 2 de l'acte I.]
Lisez-nous ensuite, S., les deux tirades de don César, lorsqu'il refuse l'argent de Salluste :
— Ne m'en dites pas plus. Halte-là I Sur mon âme...
et :
... N'ajoutez pas un mot, c'est outrageant I
Quelle ampleur dans les périodes! Quelle force dans le rythme, qui soutient l'accumulation de ces images éclatantes ! Là encore, réservez-vous, ne donnez pas tout de suite les notes les plus sonores ; vous n'auriez pas trop du timbre de Mounet-SuUy pour faire vibrer les derniers vers :