‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 400 sur 443 · I. — Concessions · texte numérisé non relu

I. — Concessions

Il est cprfnin que les progrès de la science ne paraissent pas très favorables à la poésie.

I . Il est bien certain que Copernic et Newton n'ont pas impunément changé nos idées sur le monde et sur l'homme ; par ses théories seules,, la science modifie profondément la matière de la poésie. Que chantait dans l'Univers la poésie homérique ? Que représentait dans l'homme la poésie tragique et lyrique de la Grèce ? Comment s'est-on figuré, sous leur influence et à leur exemple, jusqu'au seuil des temps modernes, les rapports entre l'Univers et l'Humanité? La croyance généralement adoptée était tout le contraire de celle que la science fait, d^ nos jours, prodominer ; on s'imaginait une série de forces capricieuses, isolées, analogues aux volontés humaines, intervenant à tout proposi dans la marche de la nature et la destinée des hommes ; et cette

manière d'expliquer les phénomènes était très favorable à la poésie, parce qu'elle prêtait aux choses inanimées des sentiments humains, et que tout

Marchait et respirait dans un peuple de dieux. L'explication du monde était naturellement poétique, parce qu'elle s'inspirait de l'imagination et du sentiment ; elle s'exprimait, pour ainsi dire, en fonction d'humanité. — Qu'est-ce, au contraire, que le monde représenté par la science ? Une série de lois générales, en vertu desquelles les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, sans que jamais on aperçoive, dans la marche des phénomènes, l'action capricieuse d'une volonté particulière.

Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit !

(V. Hugo, à Villequier.)

Nous découvrons ces lois par l'observation ; nous les formulons en chiffres ; nous les vérifions par mainte expérience ; mais nous ne les traduisons plus en mythes émouvants, colorés 1 L'homme moderne ne tremble pas devant l'égide de Zeus, il n'aperçoit plus dans les flots le corps onduleux des sirènes, le feu sacré de l'ioxia, n'est plus pour lui qu'un composé de carbone et d'oxygène... Boileau avait déjà signalé l'infériorité poétique de la croyance à l'unité des lois générales du monde ; qu'on l'appelle, en effet, Providence ou Nature, la force qui mène l'Univers est tellement loin de nous qu'elle n'est plus susceptible « d'ornements égayés », si abondants aux âges naïfs :

Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux I

(A. DE Musset.)

2. Le spectacle de la terre et les incidents de la vie ont également beaucoup perdu de leur beauté poétique à la suite des applications de celte science dévastatrice. Elle a créé l'industrie ! Elle a mis les forces de la nature au service de l'homme, et plus elle a rendu son existence confortable, plus elle a diminué autour de lui les aspects, en lui-même les sentiments favorables à la poésie. Autour de lui elle a rasé les forêts, multiplié les cultures utilitaires, créé les usines, agrandi les villes. Elle capte , pour faire mouvoir des scieries, les cascades de nos montagne s ; elle débite en pavés les rochers de Bretagne j elle substitue partout les objets utiles aux choses gracieuses : pour retrouver l'inspiration, il faudrait que le poète pût fuir loin des boulevards rectilignes, des casernes monotones, des tramways électriques et des banlieues l'prcuses; il lui faudrait même franchir la zone de nos campagnes dénudées, où le cultivateur de betteraves pourchasse les derniers

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