‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 421 sur 443 · JUGEMENT DES ELEVES SUR LE THEATRE 7O · texte numérisé non relu

JUGEMENT DES ELEVES SUR LE THEATRE 7O

I. — La. méthode classique dans l'étude de deux œuvres du théâtre moderne.

J'avais apporté, pour vous en lire des fragments, deux des pièces les mieux accueillies depuis dix ans par le public : les Affaires sont les Affaires , de Mirbeau, dont le succès est désormais consacré ; et le drame de Bourget, la Barricade, qui, si discuté et discutable qu'il soit, n'en paraît pas moins devoir rester une des œuvres les plus caractéristiques de la période contemporaine... Mais, outre que je n'aurais pu (pour toutes sortes de motifs) lire en classe que des fragments, il vaut mieux que nous parlions d'œuvres déjà connues de tous. Revenons à celles qui circulèrent toute l'année entre vos mains, à titre d'échantillons :

i) pour le genre grave : Patrie de Sardou;

2) pour la comédie sérieuse : le Gendre de M. Poirier d'Emile Augier, et le Monde où Von s^ennuie, de Pailleron;

3) pour le vaudeville : la Cagnotte et l'immortel Perrichon, dont je n'ai pas besoin de rappeler l'auteur.

Je me souviens, à propos de Labiche, d'une réflexion que me faisait un jour (très amicalement du reste) une grand'mère : « Croyez-vous que la Cagnotte et le Voyage de M. Perrichon soient bien utiles pour le baccalauréat ? — Extrêmement utiles, répondis-je, non sans quelque pointe de paradoxe! Outre que les mots désormais classiques : ce Faut de l'engrais !» — « Un tout petit Mont Blanc, un immense Perrichon » — « La Mère de glace » valent bien, dans leur genre modeste, le sans dot! et la galère de Molière, tel de ces jeunes gens que le Misanthrope laisse froid comprendra mieux d'après ces inventions bouffonnes et ces personnages funambulesques, ce qu'est une intrigue ou un caractère, que dans des chefs-d'œuvre classiques un peu austères pour son âge... » — L'excellente dame n'insista pas ; mais je sentis que c'était, de sa part, pure politesse ; et je crains bien qu'elle ne continue, malgré le suc-

ces de son petit-fils à l'examen, à croire qu'il ne doit pas cette réussite éclatante aux conseils de feu Labiche!

1. Elle ne pouvait qu'approuver, au contraire, sans réserve le choix des autres pièces, et c'est avec enthousiasme qu'elle me rappela la Première du Monde où Von s^ennuie... Je pensais à elle, dernièrement, en lisant le feuilleton d'Ad. Brisson(i); et certainement cet article ne lui aurait pas déplu. Jugez-en. M. Brisson soutient notre thèse favorite. Il reprend la comparaison classique, déjà vieille (elle date de l'apparition de la pièce, en 1881), entre les Femmes Savantes et l'œuvre de Pailleron, et ce qu'il dit, pour avoir été 678 fois répété depuis, à chaque représentation, n'en est pas moins une remarque intéressante. Il montre pourquoi un caractère est vivant, et comment il se fait que Bellac, la comtesse, la duchesse, Suzanne ressemblent à Trissotin, Phiiaminte, Ghrysale et Henriette, sans en être les pâles copies. Donner la vie à ces figures, ajouter, comme dit Balzac, à 1' « état civil », et créer des hommes plus vivants que beaucoup de ceux qui les regardent! Faire connaître en quelques scènes, en quelques répliques parfois, tout un tempérament, toute une intelligence, toute une vie, par des paroles si profondes, si naturelles, si bien parties du fond de leur cœur qu'elles le découvrent à nu ! Leur prêter des ridicules à la fois si généraux et si particuliers, si vrais de l'homme de tous les temps et de l'homme de notre époque, qu'ils se gravent éternellement dans nos yeux et notre mémoire, et que nous disions : « C'est un Bellac » comme on dit : <c C'est un Trissotin... » Tel fut toujours l'art de Molière, et un jour celui de Pailleron. C'est ce que le critique du Temps met en pleine lumière ; si la Sorbonne admettait un pareil sujet, M. Brisson serait sans aucun doute reçu avec mention !

[Lecture et analyse do quatre colonnes du feuilleton.]

Page 1