LA PREMIERE CLASSE
I. Vers les livres tout d'abord. Et cela encore, naturellement, n'est pas sans soulever des critiques. Les uns déclarent que nous avons assez et trop de livres. Ce n'est pas, disent-ils, dans les bibliothèques qu'un jeune homme apprend à observer les choses et à les voir directement, de ses propres yeux, telles qu'elles sont ; il ne peut y puiser que des connaissances de seconde main ; les impressions qu'il en reçoit toutes faites ne produisent pas sur lui le même effet que ce qu'il apprend à découvrir lui-même dans le grand livre de la nature. Bref, ils affirment, reprenant le mot du Cid^ qu'
Un prince dans un livre apprend mal son devoir !
Et, puisque, aujourd'hui, « c'est vous qui êtes les princes », ils ne demandent qu'à proscrire toutes les éditions ad ttsam Delphini ! — Les autres, moins intransigeants sur les dangers de la lecture, s'effraient des difficultés pratiques d'une pareille entreprise. Comment se procurer les livres nécessaires, au moment où les familles protestent contre les dépenses excessives de librairie ? Comment les distribuer sans perte de temps, et les faire rentrer sans perte d'argent? Comment constituer et entretenir une bibliothèque de classe aussi importante? Et ceux-là souhaiteraient aussi, pour des motifs plus terre-à-terre, de vous voir ressembler au Dauphin lui-même, au grand Dauphin que vous connaissez et qui, une fois délivré de Bossuet, son précepteur, ne consentit plus jamais à parcourir que la Gazette.
Aux premiers nous répondrons que, pas plus pour nous que pour eux, la lecture des textes écrits ne saurait pas ser avant l'observation des choses. L'observation de la réalité est bien pour nous, comme pour eux, et cela dès les petites classes, ie principe de tout enseignement, et le livre n'est à nos yenx qu'un moyen indispensable de vous faciliter l'étude de U nature. Les auteurs que vous lirez ne vous apprendront pas les choses directement, doctoralement, et vous n'aurez jamais à jurer sur la parole du maître ; mais ils vous enseigneront une méthode, des pro-
cédés qui vous mettront en état de refaire leurs expériences ; ils seront pour vous des guides plus que des modèles, des conseillers, non des tyrans ; et toujours ils vous répéteront avec l'un d'entre eux : « Ne nous croyez pas sur parole; regardez, écoutez, jugez; que la nature, enfin, soit votre étude unique ! » — Quant aux difficultés pratiques dont s'effraient d'autres censeurs, la grande majorité de mes collègues les a depuis longtemps résolues. Partout, depuis dix ans, on voit se constituer, à l'aide de cotisations très modestes, des bibliothèques de classe qui fonctionnent régulièrement à la satisfaction de tous. La nôtre date déjà d'une dizaine d'années ; elle contient 3oo volumes. C'est l'instrument indispensable d'une éducation littéraire.
2. Mais la lecture n'est qu'un moyen, non un but. L'éducation de l'avenir sera de moins en moins livresque, de plus en plus tournée vers les réalités, vers l'observation directe de la vie présente et l'acquisition de méthodes propres à nous faire réussir dans d'utiles entreprises. Sur ce principe se fonderont à la fois notre méthode d'observation et nos procédés d'expression, c'est-à-dire la manière de prendre des notes, la manière de composer et de rédiger les devoirs.
A) Vos notes seront prises sur des feuilles volantes. Vous laisserez dire ceux qui vous menaceront, à ce propos, de mille dangers : « Feuilles volantes, diront les uns. = Désordre et malpropreté. Les feuilles volantes sont faites pour voler, comme le pigeon, ou Wilbur Wright lui-même..., surtout entre les mains des élèves ! » — Vous aurez un peu de soin et d'ordre, vous classerez méthodiquement vos notes dans des cartons bien rangés, et vous ne les perdrez pas plus que ne les ont perdues vos prédécesseurs. — « Feuilles volantes, diront les autres, papiers noircis, paperasse encombrante, bon prétexte à la mémoire paresseuse pour ne rien retenir, bon moyen de se faire, sans effort, sans jugement, sans intelligence, une mémoire de papier I » — Vous mettrez de la mesure dans