PRÉCIEUX D AUJOURD HUI, PRÉCIEUX D AUTREFOIS
Je me repose avec la copie deB. ; B. m'instruit; B. analyse; B. sait démontrer une idée générale à l'aide d'idées secondaires appuyées sur des exemples. Pourtant, il a fallu encore beaucoup retoucher sa copie pour la rendre vraiment instructive. Il ne sait pas toujours, lui-même, aller jusqu'au bout de sa pensée, et tirer d'une idée tout ce qu'elle contient en puissance. En revanche, il insiste plus que de raison sur des points peu importants. Nous allons donner un peu plus d'ampleur à certains passages, et en supprimer d'autres. Je ne sais si 1 auteur se reconnaîtra toujours dans son œuvre transformée. Qu'il nous pardonne ce que Mascarille appellerait « cet assassinat de sa franchise » !
Il commence par appuyer beaucoup plus que ne l'a fait H. sur le principe au nom duquel Molière attaque, non plus seulement les fausses Précieuses, mais l'esprit précieux lui-même. C'est la meilleure partie du devoir.
Seconde partie. — Après les réserves et les compliments obligés, l'attaque :
La thèse du bourgeois :
Molière doit ménager les vraies Précieuses.
ï. — Les vraies Précieuses peuvent être légitimement
inquiètes.
Il faut reconnaître pourtant, Monsieur, que, si la sincérité de vos intentions n'est pas douteuse, l'expression semble avoir parfois dépassé votre pensée. En attaquant les fausses Précieuses, vous avez quelque peu critiqué les vraies. Gathos ressemble fort à Catherine (i)... Madelon fait songer à Madeleine (2)... C'est en termes précis que vous décrivez la Carie du Tendre... Et je m'empresse d'ajouter que cette confusion était inévitable; que, dans la mesure où vous vous l'êtes permise, vous aviez raison de la commettre. Il y a entre vous et les meilleurs écrivains précieux une différence profonde de principes et d'esprit. Autant ils aiment la recherche, autant vous en avez peur. Autant ils s'efforcent de parer et de farder la nature, autant vous désirez nous peindre la
(i) Catherine de Vivonne, Marquise de Rambouillet. (3) Madeleine de Scudéry.
loo l'esprit classique au xvii' siècle
vérité toute nue. Autant ils cherchent la finesse et l'ingéniosité, autant vous aimez le naturel... Ah, Monsieur, le naturel ! Voilà votre grand mot, voilà l'excellent principe que plusieurs de vos amis, dit-on, .soutiennent avec vous, et que votre talent va faire triompher. Suivre toujours et docilement la nature ; ne pas l'embellir par des fantaisies romanesques ; ne pas l'enlaidir par des plaisanteries grossières, de burlesques caricatures ; ne pas l'affadir par une recherche excessive; ne pas faire que le « fin du fin » devienne la « fin des fins » 1 Telles •sont les idées nouvelles que a'ous proclamez en ce jour. Comment les exposer, même avec mesure, sans que l'on sente que l'art précieux est abandonné, sinon combattu par vous, et qu'il appartient désormais ]h un passé disparu? Plus de nymphes, plus de Lignon 1 Plus de bergers en habits de soie, plus de bergères à rubans ; plus de pointes, plus de métaphores, plus de recherche prétentieuse ; plus rien qui ne soit la nature... Comment ceux qui firent leurs délices de VAstrée ne se sentiraient-ils pas quelque peu frappés par les coups dirigés contre :ia Clélie?