AUX ÉLÈVES DES CLASSES SUPÈRIEVRES
C'est de vous que je veux vous parler, mes amis. Les pages que vous allez lire ne vous raconteront, il est vrai, que les tribulations subies par une trentaine d'entre vous ; mais je crois que nous pouvons dire de ma division de Première: ah unadisce omnes ! Qui l'a vue les connaît toutes. Bien des fois, au cours de ces classes dont vous lirez le compte rendu, mes regards se portaient plus loin que le dernier rang de mes élèves : je croyais apercevoir derrière eux tous les autres, tous ceux qui, dans ce moment même, partageaient semblables soucis et les exprimaient sans doute avec une égale franchise... Oui, le spectacle que j'avais en raccourci sous les yeux, on le contemple dans toutes les Premières que menace à brève échéance le baccalauréat « détesté des mères ! » Inquiétude, hâte fébrile, regret du temps mal employé, voilà le lot de beaucoup d'élèves, le jour où ils pénètrent dans le second cycle, et les statistiques nous obligent à reconnaître, en toute bonne foi, que leurs craintes sont justifiées. Étrange phénomène, en etiet ! L'examen qui n'est que le couronnement naturel de vos études, auquel vous devriez vous présenter sans crainte après six années de travail, se transforme à chaque session en une lamentable hécatombe. Alors que la réussite pourrait être la règle et l'échec une rare exception, 44 % à peine des candidats ont été reçus en juillet 1910(1); les autres passent ensuite les vacances que vous connaissez ; trop heureux lorsqu'ils ne reviennent pas faire l'ornement de la Première sous le nom plus pompeux, hélas !
(i) Exactement : Section A : 47 ">/o ; B : 4i "/o ; C : 48 «/, ; D : 38 «/.. Bezard. — Méth. I
qu'avantageux de « vétérans »... Deux fois sur trois, lorsque vos parents nous posent, vers le mois de mai ou de juin, la question classique : « Sera-t-il re(;u ? », nous passons par toutes les nuances d'une pénible incertitude, depuis le hochement de tête et la parole hésitante jusqu'aux bras levés vers le ciel dans une mimique désespérée. Que ces réponses soient si fréquentes, que la question même puisse être si généralement posée, c'est un fait curieux, inquiétant, un signe certain que vos études n'ont pas été ce qu'elles devaient être et que vous n'avez pas su vous y prendre comme il faut.
De ce mal étrange les Lettres souffrent plus que les Sciences, et, dans les Lettres elles-mêmes, le Français non moins que le Latin. L'épreuve qui pourrait être, sinon la plus facile, tout au moins la plus agréable, la^mposi^tion française, devient peut-être à l'heure actuelle celle qui vous inspire le plus de craintes, celle dont les Universités gémissent le plus douloureusement. Dieu sait pourtant si les jurys ont des trésors d'indulgence ! Dieu sait à quelles invraisemblables capitulations consent, plus d'une fois, la conscience de ces juges injustement redoutés! Malgré leur humanité, ils ne peuvent pas, vous l'avouerez, renoncer à toute rigueur. Ils concilient, tant bien que mal, le devoir et la pitié ! Ils prodiguent les notes neutres, les 9, les 8 et les 7, celles qui blessent sans tuer, celles qui laissent encore l'espoir d'une compensation par ailleurs... ; et ils soulagent leur conscience en dénonçant à grands cris ce que i'un deux, non des moindres, a fort bien appelé la « Crise des Méthodes dans l'Enseignement du Français » (i). Le mot, vous le savez, a eu un certain succès. Pendant quelques mois, les journaux quotidiens ne dédaignaient pas d'accueillir sous cette rubrique des articles imprévus ; la « Crise du Français » voisinait (ô merveille !) avec le crime de l'impasse Ronsin et la pacification de la Ghaouïa. Il en fut un instant question à la tribune du Sénat, et la Haute Assemblée encouragea de sa sympathie l'aimable défenseur
(i) M. La:<so?<. Conférence faite au Musée Pédagogique le j8 janvier 1909.