‹ De la méthode littéraireChapitre 105 sur 424 · I. La noblesse · texte numérisé non relu

I. La noblesse

Le vice profond de la noblesse était l'orgueil, un orgueil fou, sans limites et sans raisons; sans raisons actuelles, tout au moins: car il en avait eu dans le passé. — Comme le font remarquer Taine et de Tocqueville, cet orgueil avait été légitime, et utile à la société : l'homme vigoureux et brave autour duquel s'était serré, du x^ au xi^ siècle, le troupeau des misérables, le baron qui s'était constitué le gendarme héréditaire de la société refaite par ses mains, trouvait dans

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l'orgueil de sachargc la compensation des dangers auxquels il exposaitsa vie. Delà, chez lui, ce sentiment exalté de l'honneur, cette bravoure à toute épreuve qui restera la dernière qualité de la noblesse, quand elle aura perdu les autres. Don Juan met l'épée à la main pour sauver un inconnu et il est toujours prêt à accepter un duel. — Mais au xviie siècle, dans l'oisiveté croissante à laquelle la condamnait une monarchie jalouse, la noblesse ne rendait plus les services qui avaient justifié jadis ses privilèges et soutenu sa fierté. Son orgueil n'est plus, trop souvent, qu'une insolence inexcusable, que le mépris de l'humanité et l'adoration de soi-même : le grand seigneur méchant homme trouve naturel de sacrifier toutes les femmes à son caprice ; l'argent de ses créanciers lui appartient par droit de naissance ; il insulte son père, il brave la colère divine, il se raille de l'humanité, parfois même sans nécessité, par fantaisie, pour le plaisir. — Quand l'orgueil prend la forme atténuée de la vanité mondaine, il est moins odieux, sans doute, et moins nuisible ; mais il devient ridicule. Le noble désir de se distinguer du vulgaire, de rechercher la politesse et de fuir la grossièreté n'est plus, chez les petits marquis, qu'un raffinement puéril dans la tenue, dans la toilette, dans le langage et dans le style. Sont-ils au théâtre ?...

Ici, vous avez essayé de faire le portrait du marquis. Malheureusement, je trouve le même portrait dans dix copies, emprunté, non à Molière, mais à des manuels d'histoire littéraire. Quand donc vous déciderez-vous à ne lire que les textes originaux, à faire vous-mêmes le travail de classement, d'adaptation qu'on vous demande à l'examen ? Ici, les exemples vous étaient connus ; vous n'aviez qu'à les grouper autour de trois ou quatre idées :

Sont-ils au théâtre ou sur la scène ? Il convient qu'ils y arrivent un peu tard, interrompent ou gênent les acteurs afin de signaler leur entrée. Ils manifestent bruyamment leur approbation ou leur blâme. 11 faut, avant tout, qu'un marquis ne passe pas inaperçu.

Sont-ils à la cour, à la ville ?...

Vous décrivez leur costume, leurs dentelles, leurs grands canons, leurs ongles soigneusement entretenus, leurs perruques extravagantes.

Causent-ils dans un salon ?...

Vous rappelez leur suffisance, leur prétention à imposer

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leur avis suus le jusliiier, leur liabilcUi a luir touto discussion sérieuse, le « tarte à la crème » agaçant par lequel ils répondent d un air satislait aux objections les plus fondées.

Ecrivent-ils quelques vers ?...

Vous faites allusion au style i-echerché de leurs sonnets, à leur fatuité d'auteurs qui vous en impose la lecture, à leur insolence d hommes d'épée qui repoussent la critique littéraire par le défi d'un spadassin.

Kt vous concluez, après quatre ou cinq séries d'exemples :

Voilà ce qu'était devenue une classe d'hommes jadis utile, brave encore à l'occasion, mais oisive, et souffrant de son inutilité, sans vouloir renoncer pourtant aux privilèges d'un autre âge. Voilà ce qu'elle était au moment précis où écrivait Molière, ce qu'elle n'était pas encore un siècle plus tôt, ce qu'elle ne sera plus cent ans après, le lendemain de la nuit du l^ Août. Ainsi Molière a saisi et rattaché à leur cause (l'orgueil devenu sans objet) les ridicules et les travers de la noblesse entre 1660 et 1670.

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