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La bourgeoisie

Vous voyez dans quel rapport les exemples doivent être avec les idées générales. Pour la bourgeoisie, ce rapport est plus facile encore à découvrir, parce qu'elle occupe, dans le théâtre de Molière, la place principale ; elle y est en pleine lumière ; le règne de Louis XH est bien, comme l'a dit avec rage Saint-Simon, « un règne de roture et de vile bourgeoisie».

Le bourgeois, en i665, triomphe et jouit de la richesse, de l'influence, du pouvoir. Tandis que le noble parade encore dans les antichambres, le bourgeois est assidu dans les greffes, dans les tribunaux, dans les ministères et dans les conseils du roi. — C'est qu'il a une qualité précieuse, longuement acquise à travers les siècles, celle que lui a donnée son éducation, à l'abri des murailles où il avait gagné, amassé, soustrait ses richesses à l'avidité des nobles. Le noble est brave, mais imprévoyant. Le bourgeois est poltron, mais prudent...

La prudence, voilà sa qualité maîtresse. Et voilà aussi

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notre idée générale, l'idée à laquelle nous allons rattacher les exemples. Vous rappelez en <juelques mots que la prudence bourgeoise est bonne, qu'elle est utile, que Louis XIV avait raison d'estimer l'esprit pratique, l'amour de l'économie, de l'ordre et de la régularité chez Chrysale et chezOrgon. Nos troubles l'avaient mis sur le pied d'homme sage I

Ce bourgeois est un sage. 11 s'est toujours montré tel, même dans les époques troublées ; il a prêté main-forte à l'autorité pendant la Fronde, et l'autorité s'en souvient ; il prospère de plus en plus, sous le prince qu'il a fidèlement servi, à l'abri du gouvernement fort, du gouvernement de ses rêves, qu'il a consolidé...

Mais la prudence ne suffit pas pour faire d'une classe d'hommes un corps véritable, digne de gouverner la nation. Il lui faut d autres qualités, plus généreuses et plus hautes, une intelligence ouverte, un sentiment éclairé, et tout ce que nous résumons dans le mot de grandeur d'âme. Or le bourgeois, pour son malheur — et pour le nôtre — a toujours manqué de grandeur d'àme. Et voilà le second aspect de notre idée générale, le blâme après l'éloge, le défaut grave après l'éminente qualité :

Le bourgeois est d'abord, comme beaucoup d'hommes trop prudents, profondément égoïste. Et son égoïsme prend une forme vilaine et basse, celle qui laisse le moins d'espoir à ceux qui dépendent de lui, celle de la poltronnerie. La peur greffée sur l'amour de ses aises, tel est le mobile principal de Chrvsale, d'Orgon ou d'Argan. L'un a peur de troubler son repos, d'entendre crier et gémir, de dire un « Je le veux », et de mettre à la raison des femmes à moitié folles. L'autre a peur de ne pas faire assez sûrement son salut, de perdre le guide complaisant qui rassure sa conscience et fait à sa mollesse un chemin de velours. Le troisième a peur de mourir ; il éprouve la pire des craintes, la peur qui cause les paniques, qui jette les femmes et les enfants sous les pieds des foules épouvantées, la pour qui ramène l'homme à l'état de brute aveugle. Et l'amour de la paix, l'amour du salut, l'amour de la vie étouffent en eux à tel point tout sentiment humain, que l'un d'eux laisse échapper ce cri du cœur :

Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme, Que je m'en soucierais autant que de cela !

(Tartufe, I, /j.)

MAHQI 1< F.r TlOinr.F.OlS DANS MOI.IERF I7I

En attendant, ils rendent la vin impossible à leur entourage. Ils perdent, par une prudence eitrômo, pour les autres et pour eux-mômes, les bénéfices do la prudence. Ils sont tous comme Harpagon, qui ne jouit pas de sa fortune afin de la conserver. La bourgeoisie souffre déjà, quoiqu'elle ne soit pas encore pn's d'en périr, des cxc'-s de sa principale, de sa plus précieuse qualité. On devine ses tares naissantes, dbs le jour oii elle devient puissante ; elle reste déformée par un trop long servage.

Voii.s auriez à ccrire une page semblable sur le second défaut de la bourgeoisie, la seconde conséquence de son étroitesse d'esprit. Non seulement elle est égoïste et peureuse, mais elle ne veut pas l'avouer, elle veut paraître ce qu'elle n'est pas, elle est extrêmement vaniteuse. Vous récolteriez dans les Précieuses Hidicales, dans le Bourgeois Gentilhomme, dans les Femmes Savantes les exemples favorables; vous en dégageriez les trois ou quatre caractères de la vanité bourgeoise vers i665 ; et vous concluriez :

... Elle (cette vanité) est parfaitement naïve; elle se complaît en ellc-môme et se satisfait à peu de frais ; elle n'a rien d'insolent ni de dédaigneux. La bourgeoisie cberche (étant encore tout près de ses humbles origines), non pas à éclipser la noblesse, mais à se rapprocher d'une class'e qu'elle reconnaît cUe-môme, sans contestation, supérieure. Sa vanité n'est pas encore celle du parvenu du xviir" siècle, de Turcaret, de Figaro, encore moins celle des potentats de la finance et de la politiqiie dont nous essuyons la morgue aujourd'hiii. Elle est bien de i(î65, du temps où le bourgeois ébloui croyait à peine à son triomphe... Là, comme toujours, Molière a su découvrir, flans l'iiumanité éternellement semblable à elle-même, les nuances particulières à la société de son temps.

Ce qui nous ramène à la thèse posée dans le préambule. Nous n'avons qu'à la reprendre dans notre conclusion :

Conclusion.

Ainsi le grand écrivain, sans cesser de voir en philosophe et de dire en satirique que « plus ça change », dans le cours des siècles, et plus « c'est toujours la même chose », a su exprimer en poète ces réflexions de moraliste. S'il n'y a, en effet, de science que du général, il n'y a de peinture vivante que du particulier. La vie est essentiellement

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