I. — La morale
Quels textes de La Fontaine avez-vous trouvés, où il montre l'iinpoi-tancc de la Morale à ses yeux ?
igO L ESPRIT CLASSIQUE AU XVII* SIECLE
M. — Le début de la fable le Pâtre et le Lion (VI, i) :
Les fables ne sont pas ce qu'elles semblent être ; Le plus simple animal nous y tient lieu de maître...
La Fontaine ajoute qu'il faut non seulement plaire, mais instruire,
Et conter pour conter lui semble peu d'affaire.
J. — La Dédicace à M^'' le Dauphin, où le poète déclare que cette histoire des animaux,
encore que mensongère.
Contient des vérités qui servent de leçon.
Là encore, il parle d'instruire ses lecteurs :
Je me sers d'animaux pour instruire les hommes.
T. — Dans le Bûcheron et Mercure (V, i) :
Quant au principal but qu'Esope se propose, J'y tombe au moins mal que je puis.
Et il répète toujours :
... je plais et j'instruis.
— C'est, en effet, une idée importante aux yeux de La Fontaine. Il se considère comme un moraliste. Il a passé sa vie à juger les hommes, et ses fables nous intéressent par la solidité non moins que par la finesse de ses jugements. Dans la Grenouille et le Rat, par exemple, où se trouve la morale ?
A. — Au commencement et à la fin : v. 1-4 et v. /j2-45.
— Et d'où vient le charme de sa poésie, lorsqu'il se contente de nous faire de la morale ?
A. — De sa grande simplicité.
— Mieux encore...
A. — De sa grâce.
— Un troisième mot, où l'on trouve de la simplicité, de la grâce, et autre chose encore... Une simplicité doublée de malice, une grâce qui n'ait rien de superficiel, la grâce
L EXPRESSION PANS LA FONTAINE tQi
d'une poésie aussi solide que brillante, où le bon sens passe avant toute chose, une grâce parfois un peu familière... Vous ne trouvez pas?... Comment appelait-on souvent La Fontaine au xvii'^ siècle ?
H. — Le bonhomme !
— Justement! « On n'effacera pas le bonhomme », disait M'"'" de Sévigné. Le mot que nous cherchons est donc :
H. — La bonhomie.
— Montrez-nous, ^^, dans ce passage, les caractères de la bonhomie. Elle est d'autant plus curieuse ici que le procédé de La Fontaine, moins habilement employé, sentirait quelque peu le pédantisme. Le poète va chercher, pour rendre sa pensée, un vieux mot français :
Tel, comme dit Merlin, cuide engeigncr autrui,
Qui souvent s'engeigne soi-même.
J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui : Il m'a toujours semblé d'une énergie extrême.
Vous entendez d'ici cette citation faite par Vadius! Heureusement La Fontaine n'est pas Vadius ; il sait très bien qu'il fait une chose contraire aux usages du monde, que son mot est trop vieux pour être dit dans un salon, qu'on a toujours mauvaise grâce à faire, dans ces conditions, un cours de grammaire historique... Mais il le fait si ingénument, il a de si bonnes raisons pour employer ce vieux terme, il s'en excuse d'un ton si naturel !
J'ai regret 1
Pourquoi «j'ai regret», P., et non «je regrette »?
P. — Parce que « j'ai regret » est plus timide, plus modeste, moins affirmatif. ..
— Oui, c'est un sentiment qu'il exprime, non un jugement :
J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui !
La jolie confidence! Et comme on voit le « bonhomme », hochant la tête, familièrement, pour excuser par la simplicité de ses manières une érudition de professeur! — Doîi vient aussi, malgré cette érudition, 1 élégance de son style ?
iga L ESPHIT Cl.ASSlQLi: AU XVII* SIECLE
D'où vient que ce renseignement grannnatical puisse être donné en vers et que cette morale savante reste une morale de poète ?
D. — A cause de la rime.
— Sans doute. Mais Dorcliain vous signale un autre élément de l'harmonie poétique...
D. — Les coupes.
— Je crois, en effet, que l'art est ici dans la distribution des coupes ; grâce à elles, le poète prolonge indéfiniment le mot de valeur, le mot modeste et touchant, le mot « regret ». L'effet est le même que s'il le répétait quatre fois, de son air bonhomme, en baissant le ton à mesure qu'il avance :
J'ai regret —
que ce mot —
soit trop vieux —
aujourd'hui !
De même, dans le vers suivant, nous trouvons trois coupes, trois groupes de mots élégamment distribués, de manière que le mot de valeur, énergie, soit, pour ainsi dire, trois fois l'épété sans monotonie :
II m'a toujours semblé —
d'une énergie —
extrême 1
La Fontaine ne hoche plus la tète. Il la relève, il fait ce geste brusque de lavant-bras par lequel nous accompagnons une affirmation... énergique. C'est qu'il est plein de son sujet ; il considère ces choses comme prodigieusement intéressantes, et il nous y intéresse par sa grande sincérité. Il y a des grammairiens assommants par leur pédantisme. Mais il y en a de touchants par leur naïveté: La Fontaine est de ceux-là.
Ces vieux mots ne valaient-ils pas, d'ailleurs, la peine d'être rappelés? Guider, de cogilare; engeigner, de ingenium. Toute la malice du moyen âge y est contenue. « Croire » serait un mot banal, et « tromper », un mot brutal ; ces idées, sans correctif, sans restriction, plates et nues, seraient
L EXI'RliSSION DANS I. A F0>TA1>E l()6
d'une évidence prosaïque, à peine digne d'être signalées. Mais cuider ! engeigner surtout ! sont déjà presque une peinture. — Ingeniam ! engin ! engeigner ! Dépenser, pour tromper autrui, des prodiges d'habileté, de malice naturelle et de talent acquis, Vingenium latin complété par l'ingéniosité gauloise, l'art ajouté à la nature ! Voilà qui va poétiser les personnages de la fable; voilà qui nous détoui-ne de cette vilaine chose qu est la tromperie toute nue pour nous amuser des efforts et de l intelligence déployée par des coquins séduisants. Cartouche et F'ra Diavolo n'ont jamais passé pour des gens vulgaires. L'artiste nous fait oublier le gredin ! Ingeniam, engeigner ! Oui vraiment, nous sommes conquis, nous répétons à notre tour :
J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui I Il m'a toujours semblé d'une énergie extrême.
La fin de la fable est bien jolie aussi. Mais nous avons mieux à voir encore dans la fable elle-même.
H. — La comédie.
Si charmante, en effet, que soit chez La Fontaine l'expression directe de ses jugements, je préfère les passages où il cesse de se mettre en scène, où le poète lyrique s'efface pour laisser parler le poète dramatique, et où il ne s'exprime plus que par la bouche de ses personnages. Dans les textes mêmes que vous nous avez cités, vous trouvez cette seconde manière aussi bien définie que 1 autre. Cherchez donc, T., à la fin de la fable le Bûcheron et Mercure (V, i), quel est le mot qu'il faut remarquer.
— Une ample comédie à cent actes divers !
— Voilà le mot révélateur ! Voilà l'idée importante ! La morale, certes, reste toujours et partout le sujet de la fable, mais à condition de devenir de la morale en action. L'action, en effet, le drame, est autrement instructif que le sermon :
Une morale nue apporte de l'ennui.
Le conte fait passer le précepte avec lui.
(Le Paire et le Lion, \1, i.) Bezard. — Méth. i3
194 l'esprit classique au XVII* SIÈCLE
Appliquons à l'ctude du conte la méthode employée déjà dans nos études sur les auteurs dramatiques. « Toute scène, avons-nous dit, est un combat », toute scène est une crise, lentement préparée, vigoureusement nouée, rapidement dénouée... Comment divisez-vous la fable de la Grenouille et du Rat, B. ?
— En trois parties :
1° du vers 5 au vers 19 (aquatique) : la préparation de la crise ;
2° du vers 20 au vers 82 (elle tire) : le combat ;
3" du vers Sa au vers 4i (chair et poisson): le dénouement.
— Je préférerais, suivant nos habitudes, deux grandes parties, de manièi'e que la seconde partie fût subdivisée en deu.v autres :