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Première partie : La préparation de la crise

Je vous disais hier qu'il était indispensable, pour bien choisir les exemples dans un paragraphe, d'être guidé par une idée directrice. L'art est un choix, nous l'avons souvent remarqué, et il faut avoir un motif pour choisir un trait plutôt qu'un autre... Dans quelle intention La Fontaine va-t-il nous tracer le portrait du rat et de la grenouille ?

B. — Dans une intention d'auteur dramatique.

— D'accord. Mais en quoi consiste l'habileté d'un auteur dramatique dans les premiers actes, ceux où il nous fait connaître les forces en présence ?

B. — Il doit nous laisser plus ou moins prévoir le résultat du combat. Il faut, si nous avons bien suivi les phases préparatoires, que nous soyons à peu près fixés au 3* acte sur les chances respectives des deux adversaires ; tout ce qui nous renseignera sur ces chances sera de l'ex-

l'expression nA>s i,a fontaine 196

cellent théâtre ; tout ce qui ne nous apprendra rien sera inutile ou nuisible...

— \'euillez appliquer ce principe à l'étude des deux portraits. Non, pas vous, un autre. Dites-nous, II., ce que La Fontaine doit nous montrer dans le rat. Quel rôle joue le rat dans le drame ?

H. — Le rôle sacriûé, le rôle de victime.

— Bon. Qu'est-ce ([ui, dans le monde, caractérise ce genre d'hommes, ceux qui paraissent nés exprès pour devenir des victimes, pour être bernés par les uns, écrasés par les autres, ceux qu'on appelle au lycée des « tètes de Turcs », et dans la vie des « moutons » ?

H. — Ils sont faibles...

— Il y a bien des manières d'être faibles... Le rat en a plusieurs. Quelles sont ses faiblesses'.' 11 y en a d'abord qui sautent aux yeux...

H. — Il est bon à manger.

— Gomment La Fontaine nous dit-il cela ? Ou plutôt il ne le dit pas : il le... ? Rappelez-vous le mot de Madame de Sévigné...

Un autre élève. — « Cela est peint, ma fille! »

— Parfaitement, il le peint. Autant de traits, autant d'images matérielles, concrètes, et qui frappent la vue:

Un rat plein d'embonpoint, gras et des mieux nourris.

Pourquoi trois images ? Une seule ne suffirait-elle pas ? N'y a-t-il pas là des homonymes ?

[Ici les réponses de la classe restent confuses et superficielles ; on cherche à définir l'embonpoint, à le distinguer de la graisse ; on n'aperçoit pas l'idée juste, la raison profonde pour laquelle, instinctivement, La Fontaine a accumulé ses épithètes...]

Réfléchissez. La Fontaine veut nous faire connaître Tmdivida ; il procède naturellement : il va du dehors au dedans, des apparences à la réalité, des effets à la cause... Expliquer, c'est rattacher les faits aux causes... Il nous montre :

i" /a surface : V embonpoint.

Mais il y a des gens « un peu gros » qui sont des hora-

igô l'esprit classique au xvii* siècle

mes vigoureux et énergiques ; « ce n'est pas de la chair, c'est du marbre ! » crie le lutteur de foire en étalant son torse et ses biceps... Le mot embonpoint a. besoin d'être complété, pour que nous lui donnions tout son sens, son vrai sens.

2° la cause de Venibonpoint : la graisse.

Et La Fontaine nous l'explique, en bon physiologiste. Hélas! ce n'est pas du marbre; ce n'est pas même de la chair; c'est de la graisse, de la graisse inutile et lourde, qui tend cette peau luisante... Elle n'est pas, comme le muscle, le résultat de l'exercice ; elle n'est que le témoignage d'une vie molle et médiocre... Aussi bien, le corps est 1 image de l'àme... S'il est si gras, c'est qu'il ne vit que pour entretenir sa graisse; le but de son existence est...

3" la bonne nourriture !

Il est a des mieux nourris » ! Soyez rassurés sur son sort ! Cette masse enfouie dans la matière ne connaît pas les grandes passions, les passions qui consument le corps, amaigrissent le visage et enflamment les yeux ! Ce n'est pas un ardent, un fanatique ; ce n'est même pas un dévot...

Et passant, par un nouveau progrès dans l'analyse, delà cause physique à la cause morale, il nous indique les deux caractères essentiels que nous laisse deviner sa physionomie d'homme trop gras : l'insouciance et la niaiserie. Il n'a aucun idéal, aucun souci spirituel,

Il est baissé sans cesse aux soins matériels !

Il ne sait que digérer tranquillement après un bon dîner:

Sur les bords d'un marais égayer ses esprits I

N'allez pas prendre « les esprits » pour « l'esprit » ! Ce serait un grossier contresens. Ces « esprits » sont les seuls que puisse avoir un sot : ce sont des « esprits animaux », tels que les avait déGnis Descartes, « corps légers et subtils qui montent flu cœur au cerveau, se rendent par là des

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nerfs dans les muscles, et donnent le mouvement à tous les membres » (^Discours de la Méthode, 5). — Comme ce calembour, plus ou moins involontaire, achève de nous éclairer sur le genre d esprit du rat ! Et comme le poète a bien su nous montrer dans ce gros être mou, sans défense, une victime désignée pour la grenouille qui s'approche !

La grenouille est toute différente ! Elle représente l'homme actif, déluré, sans scrupules, le brasseur d affaires, bonnes ou mauvaises, plulôi mauvaises que bonnes, prêt à user de tous les moyens, et, pour commencer, de la réclame, éhontée, sans scrupule, presque celle que nous connaissons aujourd hui... C est si bien un homme d'affaires que c'est à peine une grenouille: le fabuliste ne l'ignore pas ; mais il sait aussi que nous le comprenons à demi-mot, que cela n'a aucune importance...

Elle lui dit en sa langue !

Quelle peut bien être la langue commune entre une grenouille et un rat ? Quel espéranto peut bien être également compris de deux espèces si différentes? La Fontaine, qui pense au drame humain, n'en a cure, et nous non plus. Sarcey avait coutume de dire qu'au théâtre les invraisemblances dans la donnée importent peu, pourvu qu'une fois les choses admises, l'action elle-même soit vraisemblable. Et il ajoutait : « Ça, c'est du théâtre. » Eh bien ! ici, c'est absolument du théâtre ! Comment une grenouille peut-elle parler à un rat ? Comment peut-elle avoir un seul instant la pensée de manger le rat? Peu importe... Nous avons admis le postulat... Le reste est vrai, cela nous suffit.

Venez me voir chez moi ; je vous ferai festin I

Elle a jugé son homme du premier coup. A un goinfre on n'offre pas un souper fin chez feu Marguery ; on lui sert des masses de plats, de gros plats fortement assaisonnés, et arrosés au hasard des vins les plus capiteux... On lui offre un Balthazar !

Et non seulement ce rat est un homme, mais une cer-

igS l'esprit classique au xvii* siècle

taine espèce dhomme, celle où l'on trouvait le mieux, sous l'ancien régime (soyons polis pour nos contemporains !), les hommes devenus gras pour péché de paresse et de gourmandise : les bourgeois qui, pour éviter le travail et les soucis, avaient acheté des « offices » et coulaient une bonne petite vie tranquille dans les dignités municipales ou judiciaires d'alors. Messire rat! 11 est messire ; il porte le titre que ses pareils, ne pouvant se hausser jusqu'au « Monseigneur », ont fini par dérober à la noblesse, « qui est descendu peu à peu de la haute robe à la petite robe, et va bientôt passer de la petite robe à la seringue ou à la lancette». (V. La Bruyère, Caractères, ch. vi et vu.) Un pareil homme, naïf, inexpérimenté, est la proie désignée des brasseurs d'affaires. Il estle point demiredetous ceux qui en veulent aux bourses mal défendues. La grenouille se présente à lui sous les espèces trompeuses d'un entrepreneur de voyages. Dieu me garde de médire de nos excellentes compagnies qui nous tentent si légitimement par de si jolies affiches !... Malheureusement, « les meilleures choses sont sujettes à être imitées par de vilains singes ». Toute entreprise a ses Tartufes ! Et tout le monde n'a pas la loyauté de nos compagnies de chemins de fer !

Je disais ces choses légères, et d'autres analogues, il y a deux ans, devant un inspecteur général qui nous avait rendu visite précisément le jour oîi nous lisions cette fable. A cet endroit, il nous arrêta : « Vous êtes bien sévères, nous dit-il en riant. Vos observations sont très justes dans leur dureté ; mais permettez-moi de plaider les circonstances atténuantes en faveur de votre agent de publicité.

Vous faites allusion aux affiches du P. L. M Elles sont

souvent charmantes, presque poétiques, avec leurs visions de minarets et de coupoles blanches dans un ciel d'azur, destinées à nous faire prendre en horreur la boue de nos hivers pluvieux... Eh bien ! la grenouille est comme les artistes qui colorient ces images. Elle connaît son métier. EHe met dans son boniment ce qu'il faut d'azur (pas trop, un peu), de l'azur de chromo, mais de l'azur totit de

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