‹ De la méthode littéraireChapitre 131 sur 424 · II. — La morale de ses fables · texte numérisé non relu

II. — La morale de ses fables

Son détachement n'est qu'apparent. Il est ironique. Il nous laisse entendre le contraire de ce qu'il paraît dire. En réalité :

I. Il regrette de voir le mal triomphant ; il s'en afflige comme un brave homme, comme un... bonhomme.

A) Il ne cache pas sa sympathie pour les honnêtes gens malheureux :

— Le Bûcheron et la Mort (le peuple).

— Le Paysan du Danube.

— L'Homme et la Couleuvre.

B) ni son antipathie pour les gredins. — Ceux qu'il attaque sont des malfaiteurs ou des sols dangereux :

— le loup (dans le Loup et le Renard — et un peu partout) ;

— l'ours (dans l'Ours et le Jardinier) ;

— l'enfant, âge sans pitié.

a . Il n'en prend 3on parti que dans la mesure permise. . . avec bonhomie, c'csl-à-dire :

si;r ?,e « r.oN » i.a fontaine 217

A) avec modération.

n. — // sait voir, même chez les roiiptiblcs, le côté sympatlùtjue.

— La noblesse du Lion :

Décrépit, goulleiix, n'en pouvant plus, Pjoiiranl son antique |)roiiosse.

— Le Renard, fripon, mais si ingénieux, si spirituel !

... D'un loup l'corché vif appliqu(!/.-vous la peau!

Mossire Loup vous servira,

S'il vous plaît, de robe do cbatnbre 1

6. — Il raille les bonnes (jcns, mais avec indulgence ; il laisse voir leur bonté, et ne les plaisante que sur des points accessoires, pour des mésaventures innocentes.

— le Meunier, son Fils et l'Ane ;

— Pcrrette ;

— le villageois, dans la Fourmi et la Colombe ;

— le curé, dans le Curé et le Mort, prosaïque, mais bonhomme, lui aussi, sans malice, et seulement un peu routinier : ce qui conduit Taine à dire que le fabuliste et le curé se seraient bien entendus, et que môme la bouteille n'eût pas été de trop entre eux deux !

B) avec gaîté.

Car là est encore un des traits de la bonhomie. Le « bonhomme « est gai, foncièrement gai. Il ne rit méchamment de rien, mais il sourit de tout avec bienveillance, sans qu'on puisse jamais savoir si la pitié l'emporte chez lui sur la raillerie ou la raillerie sur l'indulgence... Il y a plusieurs genres de bonliomic, et La Fontaine les possède tous ; bonhomie naïve, indulgente bonhomie, bonhomie aimable, bonhomie narquoise, toutes, excepté la bonhomie vulgaire, et, plus que toutes, ce qu'on appelle la spirituelle bonhomie.

a) Exemples tirés surtout de ses épilhètes :

— la chétivc pécore — un saint homme de chat ! — un autre Rodilard, l'Alexandre des chats — ma commère la Carpe — capitaine Renard.

6) Des mots inconscients, échappés à ses personnages, qui sont tous d'excellents mots de comédie : — Ils sont trop verts... — Otons-nous, car il sent! — Moi. dos tanches? dit-il. — Respirons, maintenant, fit la mouche aussitôt !

2l8 l'esprit classique au XVII* SIÈCLE

c) Des portraits, vivants et simples à la fois, dont cette gaîté fait précisément la vie. — Un exemple : portrait sommaire du Savetier.

C) avec poésie.

Ici, l'impression est presque indéfinissable. Mais il est certain que, si sa bonhomie est fine et mesurée, si elle ne tombe jamais dans la ^ulgarité, c'est qu'elle est avant tout élégante, discrète, poétique. « Je suis chose légère..., a-t-il dit! » Il glisse, il indique, il vous laisse deviner, imaginer le reste... Et cette grâce évocatrice est peut-être le caractère essentiel de sa poésie.

Les pensers amusants, les vagues entretiens. Vains enfants du loisir, délices chiméri(pies,

Ont pris comme à l'envi la fleur de ses années.

(Discours à .V'°e de la Sablière, i685.)

Il a rêvé toute sa vie ! Il a senti, seul de son siècle, la douceur de la solitude et les charmes de la campagne. Distrait des détails vulgaires qui absorbent notre vie, il a tourné son regard rêveur vers les choses qui nous échappent, son oreille a entendu, dans le silence de la nature, les voix mystérieuses des êtres qui la peuplent... Et voilà les voix poétiques, voix des bois et des prés, voix des plantes et des bêtes, voix naïve de l'humanité confondue avec la nature, qui donnent tant d'attrait au bon La Fontaine. Pour elles, nous excusons les défauts de son caractère, par elles nous comprenons la bonté naïve de son cœur, la finesse de sa raillerie, l'indulgence de sa méchanceté ; elles nous révèlent le sens profond du mot si souvent employé, moins souvent peut-être compris, par lequel nous résumons notre impression générale sur le plus populaire de tous nos poètes, en disant : « le bon La Fontaine ».

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