‹ De la méthode littéraireChapitre 136 sur 424 · I . La vengeance · texte numérisé non relu

I . La vengeance

Montrez-nous en quoi consiste Ihypocrisie d'Oreste

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dans les six premiers vers. Voyez-vous des cas où l'appel à la vengeance soit légitime, héroïque, utile même?

M. — Oui, lorsqu'un peuple est foulé aux pieds sans justice et sans ménagements.

— A une condition, pourtant. Laquelle?

M. — C'est que l'homme dont il se venge soit bien celui qui 1 opprime, et non un enfant inoffensif.

— L'habileté oratoire d'Oreste consiste donc à s'appuyer sur une idée juste (le mal qu'a fait Hector aux cités et aux familles), à l'exprimer en vers éloquents, poétiques, dont les rimes sonores vibrent à nos oreilles... pour proposer une lâcheté.

FI. — Il plaint pourtant Astyanax, puisqu'il dit: ce maU heureux fils.

— Vous croyez qu'il le plaint?... Comme vous avez encore besoin de relire Tartufe! Oreste emploie un mot d'amour et de pitié — comme Tartufe — mais avec un sentiment de haine implacable — comme Tartufe encore disant « mon cher fils » à celui qu il étrangle (III, 6). — Astyanax est malheureux d'être le fils d'Hector ; il est malheureux surtout d'être responsable des actes de son père, ce Je le plains, soupire Tartufe-Oreste... Je le plains d avoir eu ce malheur; mais ce malheur est une faute, et une faute qu'il doit payer. » Il prononce « malheureux » comme il prononcerait « coupable » ; et ce raffinement doucereux achève de nous faire comprendre son vilain rôle.

a. La crainte.

Si, d'ailleurs, il vous restait le moindre doute sur ses intentions, écoutez la seconde partie du raisonnement. On peut dire que l'orateur s'y surpasse lui-même, et le style nous rend presque indulgents pour l'idée. Quelle éloquence ! et surtout quelle poésie ! Il évoque le tableau de la guerre future; il l'évoque avec l'imagination de Racine!

Et qiii sait ce qu'un jour ce fils peut entreprendre ? Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre, Tel qu'on a vu son père embraser nos vaisseaux Et, la flamme à la main, les suivre- sur les uaux.!

228 l'esprit classique AU Wll" SIECLE

Autant d'idées, autant d'images ! Autant de craintes, autant de scènes réalisées sous nos yeux, ^'ous savez que l'imagination est la qualité poétique par excellence. Victor Hugo est le premier lyrique de tous les temps par la force exceptionnelle de son imagination. Même au xvii* siècle, où la raison décide toujours en maîtresse, c'est par là que Racine et La Fontaine sont des poètes.

B. — Brunetièrel'a bien montré, à propos de P/ièrfrg, lorsqu'il cite les vers « plastiques » dont chacun évoque un geste :

Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent 1 Quelle importune main, en formant tous ces nœuds, A pris soin, sur mon front, d'assembler mes cheveux ?

C. — Et dans Andromaque elle-même, le tableau de Troie en flammes retracé par Pyri'hus !

de B. — Un peu plus loin, le même tableau repris par Andromaque...

J. — Les adieux d'Hector à son fils...

— Vous me rappelez un autre souvenir, encore un passage d' Andromaque, cité par ^L Gahen l'an dernier, dans sa conférence du Musée Pédagogique. Il redit les trois vers célèbres de l'acte IV, se. 5, tels que nous les trouvons dans l'édition de 1697:

Vous veniez de mon front obser\er la pâleur. Pour aller dans ses bras rire de ma douleur. Pleurante, après son char, vous voulez qu'on me voie.

Puis il ajouta: « Racine n'avait d'abord, en 1667, aperçu qu'une image, celle du 2"^ vers, et on put lire jusqu'en 1676 la « leçon » suivante, où le i"^"^ et le S*-' n'exprimaient que des idées abstraites :

Votre grand cœur, sans doute, attend après mes pleurs, Pour aller dans ses bras jouir de mes douleurs ? Chargé de tant d'honneurs, il veut qu'on le renvoie?

Quelle différence entre le texte primitif et celui des dernières éditions ! Kt quelle leçon de style nous donnent ces grands hommes, par leur recherche patiente, prolongée de la perfection ! »

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