‹ De la méthode littéraireChapitre 135 sur 424 · II. — La plainte proprement dite (v · texte numérisé non relu

II. — La plainte proprement dite (v

Il y a un mais 1 Nous lattendions. Nous sentions bien que ces compliments étaient le miel précédant l'absinthe amère. Voici le moment venu de passer à l'absinthe. Même là, Oreste demeure un parfait diplomate. Il va faire preuve d'une quatrième qualité professionnelle. II connatî l'art de

l'art d'apprendre une LEÇO!» 223

dire les choses désagréables sans en avoir l'air, de tourner autour de l'idée fâcheuse sans l'exprimer directement, hJcoutez-le :

Mais, ce qu'il n'eût point fait, la Grèce avec douleur Vous voit du sang troyen relever le malheur. Et, vous laissant toucher d'une pitié funeste, D'une guerre si longue entretenir le reste.

Comment appelle-t-on ce procédé ? Comment nommet-on les phrases qui tournent autour de la difficulté ? de M. — Les périphrases.

— Un traité d'art diplomatique consacre, comme la grammaire, un chapitre important à la périphrase. Oreste nous donne ici trois exemples de cette précieuse figure ; trois exemples en quatre vers ! Un lecteur qui ne serait pas au courant aurait de la peine à comprendre ce qu'est « le malheur du sang troyen », en quoi la « pitié » peut être <r funeste », et qui peut bien représenter « le reste d'une longue guerre ». Mais Pyrrhus est au courant! Il comprend tout de suite, et plus vite qu'il ne voudrait, qu'à chaque vers il faut traduire : Astyanax. C'est ce que veut l'ambassadeur. Seulement, il n'a pas dit le mot. Il a touché le cœur sans blesser l'oreille. Les apparences sont sauves. Il n'a pas manqué à la prudence professionnelle.

Il a même pratiqué une cinquième vertu : l'art de paraître ému sans l'être, et de verser des larmes alors qu'il nage dans la joie, des larmes qu'on appellerait, dans un langage moins diplomatique, des « pleurs de crocodile ». Quel est le mot qui vous l'indique ?

A. — Le mot « douleur » : « avec douleur ! »

— Vous le dites, en effet, comme il faut, avec dignité, avec componction... Comment savez-vous qu'Oreste, au fond de son cœur, est tout à fait indifférent à la douleur de la Grèce ?

A. — Il va faire tous ses efforts pour qu'elle soit complète : il espère que Pyrrhus gardera Astyanax et renverra Hermione : juste le contraire de ce qu'il vient officiellement demander.

Illi LESPKIT CLASSIQUE AU XVÏl* SIECLE

— En effet. Aussi ne négligera-t-il aucune occasion de trahir la cause qu'on lui a confiée. En attendant, il joue la comédie, il est navré, profondément navré de voir Pyrrhus si peu patriote. Aussi va-t-il prendre les intérêts de Pyrrhus contre lui-même, et insister sur les motifs qu'a la Grèce de flétrir sa conduite. Nous voici parvenus à la seconde partie.

Avant de continuer, revenons en arrière : essayons de retenir par cœur ces douze vers, ainsi étudiés. A quels traits saillants allons-nous rattacher ces souvenirs ?

I. Nous pouvons d'abord nous aider des chiffres. L arithmétique est le premier soutien de la mémoire. Nous remarquons qu il y a 8 vers de compliments, 4 vers de plaintes.

3. Nous remarquons ensuite les mois de valeur, dans chaque groupe de vers, c'est-à-dire les mots qui résument le sentiment ou lidée :

— pour la solennité et la politesse : souffrez, au début du second vers — soit 2 vers ;

— pour les compliments, les deux rimes éclatantes, sonores : joie et Troie — soit 2 vers encore ;

— et pour les quatre derniers vers, les mots qui s'opposent symétriquement les uns aux autres : exploits ... coups. — Hector ... Troie. — audace et place.

3. Et nous y rattachons, par le son, par le rythme, les termes secondaires. Ici intervient l'élément mécanique de la mémoire, si puissant, si nécessaire, et sans lequel le travail préliminaire de la raison resterait insuffisant. — Aussi est-il indispensal)le d'apprendre les textes à haute voix. Il faut les voir pour les comprendre, les entendre pour les retenir. La réflexion nous en montre lordonnance ; mais seule la récitation nous on fait sentir le mouvement.

De même dans les quatre vers de plainte.

Le mot de valeur est douleur, précédé de mais. N'oubliez pas de vous arrêter après mais. Un long point d'orgue ! Un silence gros de menaces...

-Nous rattachons ensuite, nous aidant des rimes, la pre-

l'art d'apprendre une leçon 225

rnière périphrase à malheur, la seconde à pitié funeste, et la troisième à le reste.

Et la leçon est sue.

Elle est sue pour toujours. Car remarquez que les moyens par lesquels vous avez appris vous serviront à rapprendre lorsque vous aurez oublié. Un passage en apparence disparu de la mémoire peut être retrouvé sans le secours du livre. Tout ce qui a frappé notre esprit y reste comme endormi ; les fibres cérébrales sont toujours prêtes à vibrer de nouveau comme elles ont vibré une première fois : il suffit de savoir où frap])er, pour leur faire rendre l'harmonie à jamais enregistrée... Vous n'aurez qu'à fixer alors votre attention sur quelque mot de valeur; l'association des idées, puissamment aidée par l'oreille, réveillera de proche en proche les images que la raison y avait fortement liées ; et vous verrez se reconstruire, suivant l'ordre logique autrefois remarqué, cette page qui paraissait presque effacée de votre souvenir.

Deuxième partie : Les motifs de la plainte. Lisez-nous la seconde partie, M.

— Ne vous souvient-il plus, Seigneur, quel fut Hector.'' Nos peuples affaiblis s'en souviennent encor. Son nom seul fait frémir nos veuves et nos filles; i5

Et dans toute la Grèce il n'est point de familles Qui ne demandent compte à ce malheureux fils D'un père ou d'un époux qu'Hector leur a ravis. Et qui sait ce qu'un jour ce fils peut entreprendre ? Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre, 30

Tel qu'on a vu son père embraser nos vaisseaux Et, la flamme à la main, les suivre sur les eaux. Oserai-je, Seigneur, dire ce que je pense ? Vous-même de vos soins craignez la recompense. Et que dans votre sein ce serpent élevé 25

Ne vous punisse un jour de l'avoir conservé. Enfin, de tous les Gn^cs satisfaites l'envie, Assurez leur vengeance, assurez votre vie ; Perdez un ennemi d'autant plus dangereux Qu'il s'essaîra sur vous à cumballre contre eux. 3o

Bezard. — AiJi/». i5

220 l'eSPMT classique AU XVn* SIÈCLE

— Combien d'arguments distinguez-vous ?

M. — On peut en énumérer trois :

1° le désir de la vengeance (6 vers) ; 2° la crainte des dangers à venir (4 vers) ; 3° la sécurité personnelle de Pyrrhus (4 vers) ; plus la conclusion (4 vers).

— Soit. Mais il est rare que trois idées ne puissent être ramenées à deux. Il y a, pour i» et 2°, une idée plus générale à trouver que la vengeance et la crainte, c|ui les contient toutes les deux. C'est un des lieux communs sur lesquels s'appuient de préférence les diplomates et les démagogues, les courtisans de la populace et les courtisans des rois. Lequel ?

S. — L'amour de l'humanité ?

— Oui, souvent. Mais pas ici.

T. — Le patriotisme ?

— Oui. Aucun thème ne les sert davantage, précisément parce qu'il n'en est pas de plus noble et de plus élevé, ce Les plus belles choses, dit Molière, sont sujettes à être imitées...

A. — ... par de vilains singes ! »

— Hélas ! Nous avons les Tartufes de l'humanitarisme, les Tartufes du patriotisme, les Tartufes de toutes les religions assez belles pour que l'hypocrisie leur rende son traditionnel hommage. Oreste se fait le Tartufe du patriotisme grec.

Notre plan peut donc être ainsi modifié :

L Craintes patriotiques (y. i3-22).

Page 1