‹ De la méthode littéraireChapitre 154 sur 424 · VOLTAIRE A QUINZE ANS · texte numérisé non relu

VOLTAIRE A QUINZE ANS

taire de Lanson. Je n'aurais pas osé le leur conseiller, car ces exemples étaient trop peu nombreux pour les soutenir sur tous les points : leurs copies sont incomplètes; pourtant elles ne manquent pas d'agrément. Voici, par exemple, les premières pages de l'un d'eux :

Mon cher Confrère,

Vous m'avez prié de m'oiivrir h vous, et de vous dire en toute sincéritt' ce que je pense du jeune Arouet. Bien souvent un ami nous demande ainsi notre opinion sur ces enfants que nous sommes chargés d'instruire, de former aux belles-lettres, à l'art de composer et d'écrire, dont nous devons cherciier surtout à faire d'honnêtes gens et de bons chrétiens. Et la réponse ne laisse pas, parfois, de nous embarrasser. Beaucoup, dans le doute, s'abstiennent et se contentent de vagues éloges... Quel est l'enfant, si dénué qu'il soit de vertus, dont il n'y ait toujours quelque bien à dire ? Pour vous, mon cher confrère, vous saurez tout, le mal comme le bien : non seulement parce que vous êtes de ceux auxquels on ne doit rien cacher, mais parce que le jeune Arouet, pour sa part, est de ceux qu'on ne peut louer ni même blâmer à demi.

Et d'abord, vous serez heureux d'apprendre qu'il n'est plus l'enfant maladif qui vous inspirait tant de craintes, lorsque vous le vîtes pour la dernière fois. Depuis le jour, trop lointain, oià vous nous avez quittés, Arouet s'est absolument transformé. C'est maintenant un jeune homme élégant, un peu pâle et maigre peut-être, mais plein de vie et de feu, remuant, causant, les yeux pétillants de malice, le visage encadré de beaux cheveux blonds... La bouche est dure, malheureusement ; les lèvres pincées démentent un peu la gaîté bienveillante du regard, et ses plaisanteries mordantes, qu'on se répète partout, ont déjà blessé plus d'un de ses maîtres... De sorte qu'il est à la fois notre orgueil et notre tourment. Quand je cause avec lui d'histoire ou de politique, je suis émerveillé de le voir si bien peser les grands intérêts de l'Europe, et je lui prédis en l'embrassant qu'il sera plus tard un grand homme. Mais, l'autre jour, le Père Le Jay (vous le connaissez !), irrité d'une réplique audacieuse de cet enfant précoce, s'écria en le secouant par le collet qu'il serait un jour en France l'étendard de l'incrédulité (i).

C'est, en effet, un premier reproche à lui faire. Il traite trop à la

(1) Souvenir vague. Mot déformé. L'auteur de l'autre copie, plus exact, le citera dans toute sa saveur.,, au moins tel <jue l'a transmis la tradition.

légère les choses religieuses. S'il est suffisamment pieux dans la pratique, s'il assiste aux olTices sans ennui, avec dévotion, il nous étonne parfois, il nous fait prescpie peur par la hardiesse de ses idées et l'audace de ses jugements. Voilà, je le crains, un enfant à qui la tendresse maternelle a manque trop tôt. Comment voulez-vous, maintenant, qu'il se protège de la regrettable influence qu'exerce sur lui son parrain, l'abbé de Ghàteauneuf, l'ami de Ninon et de tous les libertins du Temple ? C'est qu'il a su lui plaire, à la vieille Ninon, ce spirituel écolier: trop bien! Et cela promet! Ce grand garçon est déjà d'une ambition dévorante ; le désir de parvenir remplit déjà son esprit, et sa vanité inquiète le Père Fallu, son confesseur...

Mais le Père Fallu exagère, et j'augure mieux que lui de l'avenir réservé à notre enfant terrible. La Providence l'a si bien doué ! Il a tant de facilité, de goût, de dispositions pour la poésie!...

M. de B.

^'ous aussi, toutes proportions gardées, vous avez de la facilité. Mais vous manquez à la fois d'ordre et de profondeur dans l'analyse. Vous recueillez au hasard quelques souvenirs ; mais vous n'en tirez pas tout le parti possible, parce que vous ne mettez pas chaque idée à sa place et que vous ne prenez pas la peine de l'exposer en détail. Je passe donc aussitôt à la copie du premier. A'ous y remarquerez, non seulement l'abondance des souvenirs qu'il doit à la lecture de Pierron (^Voltaire et ses Maîtres), de Compayré et de l'abbé Sicard (chapitres sur les Jésuites), mais surtout le parti qu'il en tire par la composition et l'analyse. Lisez, B. Je ne vous interromprai que pour annoncer Vidée démontrée dans chaque paragraphe. Passez le préambule : il est terne, très inférieur à celui que nous venons d'entendre. Arrivez tout de suite à la première partie, (i)

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