‹ De la méthode littéraireChapitre 156 sur 424 · II. — Défauts · texte numérisé non relu

II. — Défauts

Il y a des moments, en effet, où cet enfant m'inquiète, où je me demande si tous ces dons ne sont pas un piège de l'esprit malin, et s'il ne vaudrait pas mieux pour lui avoir un peu moins d'esprit, avec un peu plus de gravité. — Je passe sous silence sa vanité, ses imprudences, par lesquelles il blesse parfois ses meilleurs amis : n'avait-il pas la prétention, l'autre jour, de s'asseoir dans un des sièges réservés aux jeunes nobles ? Je crains fort que son étourderie ne lui attire plus tard quelque méchante affaire. — Je serais plus inquiet peut-être de son ardeur au plaisir, de l'illusion qui lui fait croire qu'on peut trouver le bonheur dans cette vallée de larmes, et que la vie est faite pour jouir sans mesure et sans réserve de tous les biens de ce monde. Mais cela encore est de son âge; on ne peut pas demander à des adolescents

(1) VoLTURK, Épiires, I. A Mon»eigneur(i707).

VOLTAIHK A QL'INZi; ANS 2-'6

qu'ils aient reconnu la vanitô do toutes les choses qui passent ; la vie io chargera bien de le (létrom|>or dans l'avenir... — Ce qui est plus grave, tout à fait grave, c'est son indépendance d'esprit. Cet enfant ne respecte rien ; son esprit vif, ingéni<Hix se moque de tout, rit de tout, tourne tout en ridicule ; ses camarailes, cotix qu'il aime le plus (car il a du cœur), n'échappent pas à ses railleries mordantes. l)irai-je plus ? 11 ne respecte même passes professeurs; son impertinence (je ne puis pas dire son insolence : le mot serait trop fort) n'a d'égales que sa bonne humeur et son insouciance. Go gamin de seize ans est parfois le tourment de son préfet, le Père Thoulier, auquel il joue des tours pendables, et qui a dû tout récemment le faire fouetter pour une plaisanterie dépassant les bornes. Il n'en veut pas cependant au Père ïhoulier, et le Père Thoulier ne lui en veut pas... Trop heureux s'il ne bravait que l'autorité de ses maîtres, toujours prêts à lui pardonner! Mais l'esprit d'indépendance, quand il est incarné dans l'homme, ne s'arrête pas, hélas! aux choses de la terre. Certes, nous ne pouvons pas l'accuser d'un de ces actes ou même d'une de ces paroles qui nous obligeraient en conscience, malgré toute notre tendresse, à nous séparer de lui ; il est assidu à la chapelle ; il fréquente les sacrements ; je ne crois même pas que le pauvre enfant se rende compte des dangers que court sa conscience... Mais le danger est là; notre cœur de prêtres le sent et en frémit ; il y a des moments où l'on croirait (je vous le confie tout bas, mon R. P., et en souhaitant du fond du cœur de me tromper) qu'il n'est pas attaché à la religion. Il discute certaines vérités, il s'étonne de certains mystères, il n'obéit pas aveuglément, non crédit quia absurdam. Si bien que l'autre jour encore, le Père Le Jay exaspéré, lui déclara : « Malheureux enfant, vous serez le coryphée du déisme ! »... Et lorsque je songe à l'éducation qu'il a reçue dans sa famille avant d'entrer au collège, à son frère janséniste, à certains de ses parents, à son parrain... Son parrain ! celui-là même qui l'a tenu sur les fonts du baptême ! Aimable homme, séduisante nature, mais si léger, si inconséquent ! Je ne voudrais pas commettre le péché de médisance; mais comment cacher que l'abbé de Ghàteauncuf a conduit son filleul chez Ninon de Lenclos ? Quelle imprudence ! Et c'est qu'il lui a plu, à cette vieille fée, le petit espiègle ! on prétend qu'elle l'a aussitôt couché sur son testament. Gomme s'il n'était pas déjà bien assez porté à aimer les plaisirs, à voir et à entendre ce qu'il vaudrait mieux ne pas connaître!... Vraiment, notre tâche est délicate avec lui, et sa famille ne sait pas toujours nous la faciliter.

Conclusion.

Je vous serai donc reconnaissant, mon R. P., puisque vous vous Be/.\rd. — Méth. i8

intéressez à lui, de lui donner, à l'occasion, quelques conseils affectueux. Certes, quoi que nous fassions, il nous échappera plus ou moins, à ses maîtres, à sa famille, à tous ceux qui voudront le retenir et le diriger. Son père veut en faire un notaire ou un avocat du roi ! Le plaisant notaire ! et le singulier magistrat ! Lui, l'irrégularité même, la fantaisie, le caprice en personne ! Ce qui l'attend, ce qu'il lui faut, ce n'est pas une existence sèche et aride, au fond d'une étude fumeuse ; c'est une vie libre, brillante, agitée, de poète et d'homme du monde, écrivain et courtisan. 11 l'aura, car cette petite tôte cache autant d'énergie et de persévérance que de souplesse et d'esprit. Il vivra gai, insouciant, riant ou souriant, à la cour et dans les salons, faisant à tout propos des vers ou des mots spirituels... Il travaillera aussi, il fera de grandes choses, de belles choses, au théâtre et ailleurs. Tt-^chons, sans contrarier ses goûts, de garder sa sympathie. 11 a du cœur, je le répèle, il est affectueux, empressé, reconnaissant; il sait même, à l'occasion, écouter un conseil; il y a beaucoup de bon chez lui. Il ne sera pas le premier de nos élèves qui gardera une foi suffisante, quoique un peu tiède, sous des apparences inquiétantes pour d'autres que ses maîtres. Pardonnons-lui tout ce que nous pourrons, à la rigueur, lui pardonner ; et comptons sur la grâce de Dieu pour faire que tous ces talents, si séduisants déjà dans leur lleur prinlanière, tournent, avec les soins de ses humbles serviteurs, à la plus grande gloire de son règne. Adieu, mon R. P. Priez pour nous. Ajdez-nous. Et aimez-moi toujours autant que je suis, en J.-C,

Votre frère chrétiennement dévoué P. PonÉE.

CORRECTION DU SECOND SUJET

Le second sujet était évidemment plus facile. Aucune copie, cependant, n'approche de la précédente, et c'est chez le premier de l'année dernière qu'il me faudra chercher le meilleur devoir. Cinq d'entre vous seulement dépassent la moyenne.

Page 1