‹ De la méthode littéraireChapitre 158 sur 424 · VOLTAIRE A VINGT A!SS · texte numérisé non relu

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si mauvais devoirs ». Il me prie de vouloir bien, en son absence, attirer l'attention de l'élève sur « les conséquences de sa paresse ». (11 ne dit pas « sa faiblesse », il aime le franc parler de nos pères !) Kt il ajoute ces mots profondément vrais : a Le pauvre garçon travaille, sans doute, mais il ne donne que le quart ou la moitié de l'effort nécessaire... juste de quoi entretenir ses illusions sur lui-même ! » — • N'oici, du reste, la note du devoir qu'appréciait si bien ce père de famille :

Des idées, quelques exemples.

Mais les idées ne sont pas analysées ; les exemples ne sont pas expliqués.

Mais tout est présenté dans un désordre complet, parce que vous n'avez pas eu la patience de vous arrêter sur chaque point, avant de passer aux suivants.

Mais l'expression est vague, impropre, souvent barbare, parce que vous pensez qu'« on » vous comprendra toujours, qu'« on » fera l'effort à votre place...

Autrement dit. vous avez pris l'habitude, depuis le début de vos classes, de courir à la surface des choses sans rien approfondir.

Faites le contraire. Isolez les idées les unes des autres. Insistez sur chacune d'elles, jusqu'à ce que vous vous soyez fait parfaitement comprendre. Et ce désir charitable d'éclairer votre lecteur vous forcera vous-même à voir clair dans votre pensée confuse.

Voulez-vous quelques exemples des expressions que je fais passer aujourd hui sous les yeux navrés de vos familles ? 11 se trouve que j'ai relevé les premières dans les copies de la division D, où elles sont particulièrement fréquentes ; mais il serait facile de recueillir des échantillons presque aussi curieux dans les devoirs de la section C. Appréciez ces emplois de la conjonction que, quatre perles choisies parmi beaucoup d'autres :

Ce que ce pauvre Arouet doit s'ennuyer dans ce château I Heureusement çu'il se radoucit !

Je ne saurais te dire ce que je me plais dans ce beau château. Tu as pu remarquer ce qu'on déteste le roi à Paris.

^'oilà pour la vulgarité. Voici pour la négligence...

Ces chefs-d'œuvre d'harmonie sont de la division C :

Me voicj /listorien.

Car, comme tu le sais...

Dans la bibliothèçrue que l'on a mise à ma disposition,..

Et là, la plume à la main...

D'autres accumulent les on, sans le moindre ménagement pour nos oreilles :

Du môme ton dont Von dit...

Un autre encore, un bon élève pourtant de la section D, nous parle d'une perspective d' « embarcation pour les Iles ». Il voulait dire « embarquement » — « La punition de mon père est douce », soupire X., dans un devoir d'ailleurs assez convenable ; il ne se donne pas la peine de nous indiquer si c'est le père ou le fils qui est puni'. Que fallait-il dire ?

— La punition infligée par mon père.

— Vous le saviez bien en écrivant. Mais nous trouvons partout le même laisser-aller, la même tendance au moindre effort. « A quoi bon me donner tant de peine ? On me comprendra toujours assez ! » Tel est le raisonnement plus ou moins avoué que fait l'élève nonchalant. Il n'éprouve pas le désir de se faire parfaitement comprendre ; il n'a pas le cœur de faire un effort pour épargner aux autres un contresens,

... ou une peine, même légère I

Toute discipline, en effet, toute convention est une gêne pour la bonne nature; l'orthographe même, l'orthographe surtout n'est que le reste fâcheux d une discipline archaïque ; et ce n'est pas par hasard que la fantaisie orthographique se marie, dans les devoirs, à l'impropriété des termes, à l'incorrection des tournures, au mépris affiché de toute harmonie. Négligence, paresse, horreur de toute règle et de toute contrainte : voilà ce qu'il y a au fond de la « Question du Français ». Un critique littéraire écrivait récemment : « La campagne contre l'orthographe est la revanche

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des cancres de l'école primaire, comme la campagne contre les compositions et les concours est la revanche des cancres du lycée. » Il aurait pu s'épargner cette distinction, et l'tnseignement secondaire n'a rien à envier, sur le premier point, à l'enseignement primaire. Les cuisinières elles-aiémes sont dépassées ; car elles, du moins, ont une ortho^-raphe particulière, connue, classée, celle qui consiste à écrire six lettres là où il n'en faut que trois, à mettre des lettres savantes là où il en faudrait de foutes simples!... La vôtre est infiniment plus déconcertante. Llle suit la règle des cuisinières, naturellement ; mais elle en suit aussi d'autres ; elle va môme jusqu'à conserver parfois (tout arrive !) celles de Rrachet: de sorte qu'on ne sait plus comment s'y retDuver. C'est le désordre, l'anarchie, le triomphe de l'individualisme orthographique. La grammaire ne régente plus ni les rois ni personne, parce que personne, en quoi que ce soit, ne veut être régenté. Personne surtout ne veut risquer de faire un effort superflu ; et nous craignons avant toute ciiose de nous donner de la peine, (i)

a. Les cinq bonnes copies.

Consolons-nous, pour terminer, en insistant sur les exceptions. Nous en avons cinq, à peu près ce qu'il faut pour confirmer la règle! cinq copies notées 12 ou i3, auxquelles nous ajouterons celle du premier de l'année dernière.

Le défaut commun à ces cinq élèves est l'inégalité de la composition. Ils ont traité convenablement une partie du sujet; aucun ne l'a exposé d'un bout à l'autre :

(t) « (Autrefois,) les élèves de second rang oui-mémcs écrivaient en généra sans incorrection et sans fautes d'orthographe. Il n'en est plus ainsi aujourd'hui. Le souci de la correction et de l'orthographe semble s'être affaibli chez un trop grand nombre de nos enfants et de nos jeunes gens. Mais à ce mal il ne parait pas impossible de remédier. »

— Certainement.

(Document officiel cité par M. Gouyba. Lettre au Directeur du Temps, 27 décembre II) 10,)

28o PROGRÈS DE LA RAISON DANS LA SOCIÉTÉ

F. de B. (i) — Ce que vous avez dit est bon, simple, gai, naturel. Mais ce que vous n'avez pas dit eût été bien nécessaire. Deux énoimes lacunes.

J. — C'est bon (sauf certaines négligences de style). Mais on déplore d'énormes lacunes. Les projets de Voltaire relatifs à l'histoire sont à peine indiqués. Et la Henriade ? Et le théâtre ?...

En somme, vous n'avez guère aperçu que deux idées : les imprudences commises par le jeune Arouet, et i agréable caractère de M. de Caumartin. Il est vrai que \ous ne les avez pas exprimées sans grâce. Mais P. B., l'année dernière, avait su être aussi agréable et plus complet. Voici sa copie, légèrement corrigée dans la seconde partie, à peu près refaite vers la fin :

Mon cher ami, Voilà bientôt un mois qu'après beaucoup de bruit fait lutour de mon humble personne, vous n'avez plus entendu parler d'elle. Comme une fusée qui s'éteint après avoir ébloui, j'ai quitté le nonde au milieu d'un beau tapage. Vous savez qu'après avoir attiré "attention plus que je ne suis gros, je me suis trouvé en face de mon père. Il était furieux : il ne doit pas aimer la popularité. Il ne parhit de rien moins que de m'envoyer aux Iles, au bout de la terre, dars un pays d'horribles négresses. Heureusement, j'ai le diable de mon côté: il s'est présenté sous la figure de M. de Caumartin. Cet aimaHe homme réussit assez vite à convaincre mon père qu'un pareil exil l'était pas indispensable ; il lui assura que je serais aussi loin de Paris dans son château de Saint-Ange que chez des sauvages de diverses couleurs, et s'offrit à devenir mon geôlier. Charmante geôle ! et séduisant geôlier I Le pays est riant ; l'air est tiède ; le château, bâti à l'heureuse époque de Louis XIII, n'a rien de la grandeur imposante qui fut de mode un peu plus tard. Je lis, je flâne, je cause ; j'ai à ma disposition l'inépuisable bibliothèque et la complaisance sans bornes de mon hôte ; les journées passent avec une incroyable rapidité. S'il est vrai et toujours vrai qu'il n'y a qu'un Paris, je crois bien qu'il n'y a pas non plus deux endroits comme celui-ci, et je remercie plus d'une fois, in petlo, M. de la Motte, qui m'a procuré sans le vouloir une si douce villégiature... A m'entendre ainsi parler, n'allez pas vous imaginer que je sois devenu sérieux. La vie est gaie à Saint-.\nge. Presque tous

(i) L'initiale « de h. » désigne d-'.ux élt-ves diflerenis qui prenaient à la classe une part Irùs active. Il en est do inèuie de l'initiale a IL »

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les jours se terminent par d'agréables soirées, où la jeunesse des environs me donne l'occasion de m'amuser très passablement; M. de Caumarlin, prétextant son âge, qui ne lui permet aucune fatigue, a l'habitude de se retirer de bonne heure ; ce bon vieillard aime la jeunesse comme elle veut être aimée, sans la contrarier dans ses goûts, sans qu'elle le gène dans les siens ; et il me laisse à sa place maître et soigneur du château I

Il a d'autres qualités encore que la discrétion. L'âge a respecté chez lui l'intelligence, qu'il a gardée aussi vive que celle d'un jeune homme, avec l'expérience d'un vieillard. Il est trrs instruit sur toutes choses. Vous saurez qu'il a été intendant et diplomate aux belles heures du règne de notre vieux roi. Sa conversation n'est qu'une suite ininterrompue d'anecdotes, toutes plus intéressantes les unes que les autres. On a beau, en effet, se moquer aujourd'hui de Louis XIV et de son entourage guindé, il faut convenir qu'il a fait de grandes choses, comme cette guerre de Hollande, que M. de Caumarlin sait par cœur : il était au traité de Nimègue. Si le motif était injuste, la guerre fut brillante et, malgré bien des fautes, nous porta profit. Il est aussi un homme qui m'attire fort et que mon hôte a vu de près lorsqu'il faisait partie de la mission de M. le Maréchal de Villars : c'est Charles XII, roi de Suède. Ce génial coureur d'aventures est bien séduisant pour moi, qui aime les héros romanesques. Que deviendra ce roi, aujourd'hui peut-être encore prisonnier des Turcs ? Je suis sûr que nos arrière-petits-neveux liront avec intérêt l'histoire de pareils hommes, à condition toutefois qu'elle ne leur soit pas contée par des historiographes à gages, fussent-ils Racine ou Boileau. Pour moi, qui n'ai aucune disposition à devenir historiographe (si ce n'est toutefois pour la pension), j'aimerais un pareil sujet: la réalité y est aussi émouvante qu'une tragédie, et l'on n'aurait qu'à la reproduire, sans flatterie ni dissimulation d'aucune sorte, pour écrire un roman des plus dramatiques. Pourtant, si jamais votre ami songeait à écrire l'histoire, c'est vers des sujets plus graves que le dirigerait en général la conversation de son hôte. Chose curieuse, cet homme du monde, ce diplomate, qui a tant pratiqué les hommes, qui les fait revivre avec tant de verve, trouve dans le spectacle du monde une chose encore plus digne d'intérêt que leur personne éphémère. Les exploits des héros, les fantaisies des rois, les sottises des peuples ne sont pour lui que le décor, imposant ou trivial, magnifique ou sanglant, de l'humaine tragédie. Il m'engage à chercher ailleurs que dans leurs caprices la force qui mène le monde ; il voit dans les progrès de la pensée la cause profonde des événements qui se succèdent sous nos veux. Combien ils sont lents, hélas I et traversés de mille accidents fâcheux I

Ils sont réels, pourtant, et chaque siècle apporte, au milieu de douleurs et de désordres sans nom, un peu plus de raison, de science et de justice à la pauvre humanité. Le progrès des arts, des lettres et des sciences nous apparaît plus marqué sous le règne qui s'achève qu'à aucune autre époque de l'Iiistoire, et là est pour nous, beaucoup plus que dans des victoires éphémères ou funestes, le titre de Louis le Grand à l'admiration dos liommes. Heureux l'historien qui saura illustrer d'un pareil exemple cette vérité profonde ! Heureux celui qui saura quelque jour retracer un tableau fidèle du siècle de Louis XIV !

Mais il faut d'abord que le siècle s'achève, et que plusieurs années se passent après la mort du vieux roi. Or, il fait comme Philippe, dit-on : il s'affaiblit, à'crOïvïi, il n'est pas mort ! Nous avons encore le temps. Pour patienter, M. de Caumartin, qui est un homme universel, m'engage (ne riez pas, mon ami, c'est très sérieux), oui, M. de Caumartin m'engage à emboucher la trompette épique I II faut vous dire que le démon qui me poursuivait au collège, le d('mon de la poésie, ne m'a pas faussé compagnie. Il me suivit en Hollande, où ma muse eut, vous le savez, une si charmante occasion de plaire à de beaux yeux. Il ne m'a pas quitté après mon retour à Paris, où elle eut, vous le savez encore, une si fâcheuse occasion de déplaire aux puissances ! Il m'a fidèlement accompagné sur les bords du Loing, où mes moindres impromptus ravissent, aujourd'hui comme hier, la race éternellement renaissante des Cathos, des Madelon, des comtesses d'Escarbagnas. Donc, me voilà passé poète de province. J'inonde les environs d'épigrammes et de madrigaux ; comme ime chandelle paraît un astre dans la nuit, ainsi mes moindres mots, ici, passent de bouche en bouche... M. de Caumartin, seul, hoche la tête, ou reste muet devant les pointes les plus fines ! « Quel malheur, me dit-il un jour, qu'intelligent comme vous l'êtes, vous ne pensiez qu'à ces sottises I Vous avez de l'ambition. Connaissez-vous, dans toute l'histoire, tm homme que ses seuls bons mots aient rendu célèbre .'' Moi, je n'en connais pas. Je comprends qu'à votre Age vous perdiez quelques heures à ces diverlissem.ents ; mais il faut songer à l'avenir, et employer votre vie à autre chose. Relisez nos auteurs, étudiez les anciens, et cherchez si rien ne vous frappe particulièrement. Voyez Homère et Virgile, voyez Sophocle et Euripide. Je crois d'ailleurs n'avoir pas besoin de vous forcer, car ma bibliothèque vous voit assez souvent. J'aime bien cela. Je lisais beaucoup oussi, à votre Age. » — J'ai écouté ces conseils ; j'ai relu les poètes anciens, et je me suis pris à considérer que, si les Grecs avaient l'Iliade, et les Latins VEnéide, nous ne possédions pas en France d'épopée. Car nous n'appellerons

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