VOI.TAIKR A VINGT ANS
pas de co nom les misôrablos rhapsodios do Chapelain on do Desmarets, et la Franciade de Ronsard est enfouie sous la m^mc poussière que le Jonas ou le Childebrand de ses maladroits successeurs. . . Loin d'aller chercher, comme eux, un sujet ancien ou barbare, je pense m'en tenir à une époque très rapprochée de nous. Les guerres do religion, qui ont ensanglanté le xvi" siècle, ne le cèdent certainement pas en horreur à tout ce que l'antiquité put fournir aux poètes de la guerre de Troie. Pour reposer les veux de ces tristes spectacles, j'aurai, à défaut de l'Olympe et de ses dicMix si peu recommandables, à défaut de ces guerriers sanguinaires dont le meilleur n'est qu'un barbare, les grandes âmes qu'ont su nous préparer, depuis, vingt-cinq siècles de civilisation. Un L'IIospital, un llosny, un Henri IV: voilà, sinon nos dieux, au moins nos demi-dieux ; ils valent bien le somnolent Nestor ou le trop pieux Enée ; ils ne sont pas moins dignes qu'Hercule d'ôtre chantés par les poètes qui recherchent la justice et haïssent l'iniquité. La tolérance, la haine du fanatisme et de la barbarie, l'amour de la patrie et de l'humanité, tel sera le sujet de l'Iliade moderne, de VEnéide française. Si vous regrettez que la religion n'y tienne qu'une place effacée ou odieuse, je vous dirai : « Tant pis pour notre religion, si mon héros se montre plus grand et plus généreux que nos prêtres, si le roi pacificateur, achetant Paris d'une messe, fait passer avant toute chose l'horreur du sang versé pour la gloire du Très-Haut... » Il n'est pas dit que le merveilleux soit indispensable à une épopée ; rien n'empêche de croire que la philosophie ne puisse comme la religion soutenir un long poème, et parler, elle aussi, le langage des dieux.
Voilà de beaux projets, me direz-vous. Voilà de quoi remplir au moins deux existences! Et pourtant, ce n'est pas fini. Une histoire, une épopée demandent des années de travail ; l'une sera l'œuvre de mon âge mAr, l'autre m'occupera une partie de ma jeunesse. Mais je suis impatient, avidus laudum, comme nous l'avons tant de fois récité chez les Révérends Pères ; je n'ai pas le calme nécessaire pour attendre une gloire tardive. Il me la faut demain : je la préférerais moins solide et plus prompte. Or la réputation soudaine, celle qui transforme du jour au lendemain un inconnu en homme à la mode, qui fait voler un nom hier encore obscur sur les lèvres des hommes, et sur celles des femmes, le théâtre seul la donne... Je prépare une tragédie. Elle s'appelle Œdipe. Vieux sujet, pensez-vous, et bien des fois traité 1 .Tustement, mon cher ami. Ici surtout, le vieux, c'est le beau ! Ce qui a réussi doit réussir encore, pourvu qu'on sache donner à ces choses éternellement émouvantes le tour et l'air de notre époque. — Il est un point, cependant, sur lequel je veux rompre avec nos
petits maîtres, sur lequel je refuserai d'affadir à la manière de Thomas Corneille ou de Quinault le sombre drame antique. Mais cela môme, quoique mon audace soit simplement renouvelée des Grecs, paraîtra une grande nouveauté. Plus d'amour, plus de galanterie. Rien que la crainte et la pitié, les deux ressorts du drame antique. Ces passions, qui sufiBrent jadis à l'Jschyle et à Sophocle, ne peuvent qu'être affaiblies par des soupirs langoureux. Œdipe n'a rien de commun avec Céladon, et Jocaste n'est plus d'âge à écouter un sonnet! — Je sais bien que j'aurai des préjugés à combattre : comédiens et comédiennes, comédiennes surtout, ne se résoudront pas sans peine à renoncer aux madrigaux ; il me faudra vaincre des résistances... Eh bien ! n'a-t-on pas, à notre âge, tous les courages, toutes les audaces, avec le bonheur qui les justifie ?
Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans, Et tout ce que la France a nourri de pédants 1 Arouet saura...
Mais j'y pense I Ce nom d'Arouet sonne assez mal pour un poète. Si vous n'y avez jamais songé, vous, mon cher Gideville, plus d'un railleur, au collège, a pris soin de m'en avertir. Ma foi ! n'en déplaise à Monsieur mon père, je ne porterai pas toujours dans le monde un nom de procureur. Il me faut quelque chose de sonore, un nom qui éveille l'attention comme un coup de trompette, et reste dans l'oreille longtemps après qu'on l'a prononcé. Cherchez donc, mon cher Gideville ; donnez-moi quelque bonne idée. Ce ne sera ni le premier ni le dernier service que vous me rendrez. Qui sait? Ce ne sera peut-être pas le moins considérable.,. Ma mère possédait une terre bien ignorée, bien solitaire... Personne ne viendrait me disputer ce titre. Si je m'appelais M. de Voltaire ? Qu'en pensez-vous ? En attendant, Arouet- Voltaire, Voltaire-Arouet, croyez que l'un et l'autre ne font et ne feront jamais qu'une seule personne pour vous aimer.
Votre tendrement dévoué,
A. DE Voltaire.