‹ De la méthode littéraireChapitre 165 sur 424 · L. — « Caprice · texte numérisé non relu

L. — « Caprice

— Quel est le sens de caprice ?

A. — Il vient de capra, chèvre.

— Oui, par l'intermédiaire de l'italien capriccio. Et il signifie ?

A. — « Acte digne d'une chèvre ».

— En effet, Darraesteter le définit : « volonté soudaine, changeante et non justifiée ». Lui aussi, il explique « fantaisie » à l'aide du mot « caprice ». Après l'avoir rattaché au grec cpavraoria, imagination, il passe au sens intermédiaire : « idée née d'un caprice de l'imagination », et le définit: « désir capricieux ». — Il est clair que la fantaisie ne saurait être objet de science. Quel est l'objet de la science? Lisez-nous ce qu'en dit aussitôt Montesquieu.

— J'ai posé les principes, et j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes, les histoires de toutes les nations n'en être que les suites, et chaque loi particulière liée avec une autre loi, ou dépendre d'une autre plus générale.

— Qu'est-ce qu'un principe ?

A. — « Principe » veut dire « commencement ».

— Très bien. Comment se fait-il que vous ayez répondu avec si peu d'hésitation ?

A. — J'ai trouvé le terme ainsi employé dans l'Eloge de Montesquieu par d'Alembert, p. 22 : a Quand les conclusions sont érigées en principes, ou les précèdent... », et il m'avait un instant embarrassé... Il est évident que, dans ce texte, opposé à « conclusion », il signifie a prémisses, commencement ».

— Quelle est, du reste, l'étymologie ?

A. — Principium vient de princeps, et princeps de primus. Il faut, pour bien comprendre un mot, remonter à la forme primitive et au sens qu il a eu dès 1 origine... « dans le principe », c'est le cas de le dire !

— A condition d'en déduire ensuite les sens dérivés. Voici ceux que donne Darmesteter :

L ESI 'KIT UKS LOIS 'jg']

/"•■ sens : Commencement.

2' sens : Origine.

.?" sens : Raison d'ôtrc d'une chose.

4*" sens : YéTilé fondamentale sur laquelle s'appuie le raisonnement. Exemple : le principe d'.\rchimède.

A. — C'est plutôt le 3* qui nous convient.

— Oui, Montesquieu cherche les causes prof ondes c[ui sont la raison d'être des lois et des mœurs. Ou plutôt il ne les cherche pas, il les pose. Pourquoi « poser»? n'attendrionsnous pas plutôt « découvrir »? 11 ne les invente pas. Elles existent ; elles résultent elles-mêmes de l'organisation voulue par la nature.

A. — 11 ne les pose peut-être qu'après les avoir découvertes par une longue série d'observations.

— Evidemment. Il nous place au moment oii, après de patientes recherches et « vingt ans de lectures », il a vu se lever dans son esprit des hypothèses si vraisemblables qu'il pouvait sans crainte les poser comme l'explication véritable des faits. Ainsi procèdent les savants: la vérité n'est jamais pour eux qu'une hypothèse préparée par des recherches et vérifiée par des expériences. Montesquieu avait d'ailleurs été, très jeune, initié aux méthodes scientiflques...

n. — A l'Académie de Bordeaux, il avait poussé ses confrères à s'occuper de physique, de physiologie ; il avait fondé un prix d'anatomie.

— Il aperçoit donc, api*ès avoir lu attentivement les textes antiques, le principe de la démocratie (voyez page 78), le principe de V aristocratie (voyez page 81), le principe de la monarchie (voyez page 83), le principe du despotisme (voyez page gS), c'est-à-dire la vertu, l'esprit de corps, l'honneur, la crainte, et il les salue, plein d espoir, soulevé par cet enthousiasme qui précède les grandes découvertes...

J'ai bien des fois commencé et bien des fois abandonne cet ouvrage ; j'ai mille fois envoyé aux vents les feuilles que j'avais écrites ; je sentais tous les jours les mains paternelles tomber... je ne trouvais la vérité que pour la perdre. Mais quand j'ai découvert mes principes, tout ce que je cherchais est venu à moi, et, dans le cours de

vingt années, j'ai vu mon ouvrage commencer, croître, s'avancer et finir.

— Il a eu la joie profonde de constater peu à peu que ses hypothèses expliquaient tous les faits, et qu'aucun fait ne s'expliquait sans elles: double condition nécessaire et suffisante pour qu'une hypothèse devienne une vérité démontrée, une cause profonde, un principe.

Naturellement, il apporte à la vérification de ses hypothèses un soin extrême, un scrupule sans lequel il n'y a pas de vrai savant. Il est impassible; il oublie sa propre personne, ses sentiments, ses préférences, pour ne voir que l'objet de son étude. JuUian rapproche avec raison sa déclaration de celle de Fustel de Coulanges. Lisez le passage de Montesquieu.

— Quand j'ai été rappelé à l'antiquité, j'ai cherché à en prendre l'esprit, pour ne pas regarder comme semblables des cas réellement différents, et ne pas manquer les différences de ceux qui paraissent semblables.

— Si les philosophes du xvm* siècle avaient suivi ce conseil, les assemblées de la Révolution n'auraient pas, trop souvent, confondu l'État moderne avec la Cité antique. Si nos contemporains se le rappelaient aussi, ils ne considéreraient pas constamment l'histoire comme un arsenal d'exemples à l'appui de leur thèses politiques et d'injures à l'adresse de leurs adversaires. Lisez, en note, pour nous ramener aux saines doctrines de Montesquieu, la réplique du grand Fustel.

— Pour connaître la vérité sur les peuples anciens, il est sage de les étudier sans songer à nous, comme s'ils nous étaient tout à fait étrangers, avec le même désintéressement et l'esprit aussi libre que nous étudierions l'Inde ancienne et l'Arabie.

— Comment Montesquieu appelle-t-il les idées préconçues qui nous empêchent de juger les choses en toute impartialité?

C, — Des jugements portés avant que nous ne connaissions les faits, des pré-juyés.

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— Kt que se propose-t-il d'étudier uniquement? C. — La nature des choses:

Je n'ai point tiré mes principes de mes préjugés, mais de la nature des choses.

II. — Le but de Montesquieu : les lois rattachées aux principes.

Nous connaissons maintenant le sens des termes dont l'auteur va se servir pour définir la loi. Passons au premier chapitre, de U.

— Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ; et, dans ce sons, tous les èlrcs ont leurs lois : la divinité a ses lois, le monde matériel a ses lois, les intelligences supérieures à l'homme ont leurs lois, les botes ont leurs lois, l'homme a ses lois.

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