‹ De la méthode littéraireChapitre 183 sur 424 · I. — Le fait : Différence entre Aristote et Montesquieu · texte numérisé non relu

I. — Le fait : Différence entre Aristote et Montesquieu

Il semble dilTicile de trouver une meilleure division que l'auteur de la Politique, et l'on ne voit guère de gouvernement qui ne puisse ôtre rattaché à l'une des trois classes établies par lui. Il distingue trois formes de gouvernement, également viables, puisqu'il les voyait vivre, également bonnes, puisqu'elles répondaient à des nécessités diverses, ou également mauvaises, puisque aucune d'elles n'était à l'abri de la corruption. Dans les unes comme dans les autres, le gouvernement est bon lorsqu'il a pour objet l'intérêt général ; il est mauvais lorsque, déviant de son principe, il n'a plus pour objet l'intérêt public, mais celui du roi, des riches ou des pauvres. Le gouvernement d'un seul s'appelle monarchie dans le premier cas et tyrannie dans le second ; le gouvernement d'un petit nombre do citoyens peut être bienfaisant sous la forme aristocratique et malfaisant sous la forme oligarchique ; le gouvernement de tous, si beau lorsque la démocratie n'a en vue que l'intérêt général, ne vaut pas mieux que la tyrannie ou l'oligarchie lorsque, dégénérant en démagogie, elle sacrifie les riches aux pauvres et substitue la lutte des classes à l'émulation des partis. Telle est la division, consacrée par les siècles, que J.-J. Rousseau lui-même ado})lera sans difficulté (Contrat social. III, ii).

Montesquieu, moins docile que ne le sera Jean-Jacques, la modifie de deux manières. — Il diminue la distance qui sépare, aux yeux d'Aristote, la démocratie de Varistocratie : elles deviennent simplement pour lui les variétés d'un même genre qu'il appelle « la république », « celui oîi le peuple en corps, ou simplement une partie du peuple, a la souveraine puissance ». — Il augmente, au contraire, la différence entre la monarchie et le despotisme, au point d'en faire des gouvernements plus distincts l'un de l'autre que la monarchie ne l'est de la démocratie : « Le monarchique est celui oi^i un seul gouverne, mais par des lois fixes et établies ; au lieu que, dans le despotique, un seul, sans loi et sans règle, entraîne tout par sa volonté et ses caprices. » — Cette double modification, la seconde surtout, surprit dès lors plusieurs de ses contemporains. Voltaire, notamment, déclara la dernière bien artificielle. La monarchie de Louis XV ne lui paraissait pas différer essentiellement du gouvernement du Grand Turc, et il ne voyait pas très bien la nécessité d'une telle distinction... Il est impos- Bezard. — Méth. 21

sible, pourtant, que Montesquieu ait ccdc à un caprice ; nous trouvons dans l'état de l'Europe et de la France de 1738 à 17^8 les motifs qui l'amenèrent à modifier la doctrine traditionnelle.

II. — L'explication du tait. Pourquoi Montesquieu a-t-il modifié la division d'Aristote?

I. Les gouvernements fondés sur le suffrage universel ou restreint.

S'il n'a pas attribué autant d'importance qu'Aristote à l'aristocratie et à la démocratie, c'est qu'au xyiii^ siècle l'aristocratie était en pleine décadence et la démocratie n'était pas encore née. — Aristote avait eu sous les yeux autant d'exemples, récents ou contemporains, de gouvernements aristocratiques que de gouvernements démocratiques ; la royauté ayant disparu dès le v« siècle avant notre ère de la Grèce proprement dite, toutes les villes qui ne tombaient pas sous la domination d'un tyran étaient gouvernées tantôt par les nobles, tantôt par le peuple ; elles passaient des riches aux pauvres, pour revenir des pauvres aux riches ; et c'est seulement hors de la Grèce qu'on trouvait des monarchies véritablement puissantes, comme la Macédoine et la Perse. — Au xviiie siècle, au contraire, l'Angleterre étant surtout une monarchie parlementaire, Montesquieu n'avait observé d'aristocraties pures qu'à Venise et dans quelques villes italiennes. Qu'était-ce que ces petites cités en décadence, à côté des monarchies française, autrichienne, espagnole, où la noblesse n'était plus qu'un ornement du trône, où le roi avait mis d'accord nobles et vilains en les soumettant tous à son autorité souveraine ? — Quant aux démocraties, elles n'existaient que dans deux petits pays, la Suisse et les Provinces-Unies. La démocratie pure n'était guère qu'un souvenir, un souvenir classique ; elle exerça, comme tel, une grande influence : Athènes et Sparte mal connues seront trop souvent le modèle des assemblées révolutionnaires. Mais on ne voyait alors nulle part une grande république unitaire ; on ne croyait ce gouvernement possible que sous la forme fédérative, par l'action directe du peuple et dans de petits pays, .lusqu'en 1792, il n'y aura pour ainsi dire pas un républicain en France, et c'est seulement sous la pression de la nécessité que les « Amis de la Constitution « (de la constitution monarchique de 1791) deviendront les Jacobins de 1793. A plus forte raison, de 17^8 à 17^8, Montesquieu est excusable de n'avoir pas prévu le développement des démocraties et de ne pas leur donner la même importance qu'Aristote. Aristote écrivait après plusieurs siècles de liberté politique, Montesquieu après dix siècles de monarchie. Il est sûrement regret-

LA DEFINITION DES GOtVEKNEMENTS 3i3

table, mais il n'est pas étonnant, que le philosophe moderne ait moins insisté sur la double forme du gouvernement républicain, et qu'il ait fait porter le principal effort de sa dialectique sur l'élude de la monarchie.

a. Les gouvernements fondés sur l'autorité d'un seul.

Étrange spectacle ! Ce philosophe, ce libéral prend une peine extrême pour distinguer do la inonarcliie le despotisme pur et simjjle. — Aristote l'avait déjà fait ; mais il avait signalé cette différence comme une chose ordinaire. Peu lui importait que la monarchie dégénérât ou non en despotisme, que le principe du despotisme fût contenu ou non dans la monarchie. Cet accident n'était pour lui qu'un cas particulier de la loi générale si fortement établie : tous les gouvernements étant corruptibles, il y a des circonstances où le monarque travaille dans l'intérêt général et d'autres où il ne songe qu'à son propre intérêt. Aristote n'est pas assez attaché à la monarchie pour vouloir prouver qu'il n'y a pas de rapport entre elle et le despotisme; en tous cas, il ne croit pas la monarchie tempérée plus à l'abri de la corruption que les autres gouvernements. — Chez Montesquieu, au contraire, on sent que cette thèse de l'incorruptibilité monarchique est celle qu'il désire avant tout démontrer. La distinction entre le despotisme et la monarchie est son idée essentielle. Pour elle il abandonne la division consacrée ; pour elle il renonce à cette loi si simple énoncée par Aristote, applicable à tous les régimes et qui représente un mauvais gouvernement comme la forme dégénérée du gouvernement normal. Voltaire ne pouvait comprendre cette insistance (i); il ne voyait pas de différence essentielle entre la monarchie et le despotisme, du moment que dans l'un et l'autre état « le prince est, selon Montesquieu, la source de tout pouvoir politique et civil ». Nous sommes volontiers, aujourd'hui, de l'avis de Voltaire, et nous nous demandons pourquoi l'auteur de l'Esprit des lois a fait d'une vérité si contestable en principe le fondement de sa politique.

Cette opinion s'exj)lique, comme la précédente, par ilùstoire. Il faut, pour comprendre un auteur, se replacer à l'époque et dans le milieu où il a vécu : tout s'éclaire alors comme par enchantement. M. le baron de la Brède, qui fut quelques années conseiller, puis président au Parlement de Bordeaux, avait beau être un philosophe et un grand esprit, il était à la fois noble et parlementaire ; il était attaché à la monarchie et au corps privilégié dont il avait fait partie ; et il cherchait instinctivement à les voir l'un et l'autre plus forts, plus

(i) Ji'LLiAN, Extraits, p. 7a.

324 PROGnès DE Li R VISO?î DA?IS LA SOCIÉTÉ

beaux, plus dévoués à l'intérêt public qu'ils ne l'étaient réellement. II se persuadait volontiers qu'une monarchie absolue, mais très ancienne, appuyée sur la religion, respectueuse de traditions aussi vénérables qu'elle-même, pouvait offrir les mêmes garanties que la monarchie anglaise, et il était encouragé dans cette opinion trop flatteuse par deux faits incontestables.

Le premier était la modération relative dont faisait preuve alors le gouvernement. « Durs principes, pratique molle », dira de la décadence de l'Ancien Régime de Tocqueville, un bon juge. Les prétentions du roi et de ses légistes restaient insupportables ; mais, en fait, la douceur des mœurs, l'insouciance du souverain, l'influence morale des classes éclairées amenaient, au xviii« siècle, une détente dont Voltaire lui-même éprouvait, par intermittences, les bienfaits : à ce moment, académicien, gentilhomme de la chambre depuis 17/16, historiographe, comblé de faveurs et de pensions. Voltaire était la preuve vivante qu'il Y avait qvielque différence entre le gouvernement du Grand Turc et celui du Roi très chrétien.

Le second fait, plus important, était l'existence d'obstacles très sérieux, très réels, qui, dans la pratique, sinon en droit, limitaient le pouvoir royal et en gênaient l'exercice. Ces obstacles étaient les grands corps, contemporains de la monarchie, qu'elle avait vus jadis plus puissants qu'elle-même, et dont elle avait pu diminuer, mais non anéantir le prestige. En vain les Valois avaient voulu faire prévaloir la maxime : « Si veut le roi, si veut la loi. » En vain les Bourbons avaient brisé la noblesse, asservi l'Église, supprimé les Etats-Généraux, et réduit au silence le Parlement de Paris; Louis XIV lui-même, dans son admiration pour le gouvernement de Gonstantinople, reconnaissait à regret que le sien n'avait pas atteint cette perfection dans l'absolutisme. A peine eut-il disparu que, sous le règne du cardinal Fleury, on vit le Parlement, fort du vieux droit de remontrances, refuser l'enregistrement des édits, paralyser l'administration et obliger le roi à perdre peu à peu son prestige dans une série de coups de force. — Gomment le président de Montesquieu n'aurait-il pas eu confiance dans la fermeté de ces magistrats que l'on appelait, comme sous la Fronde, les « pères de la patrie « ? Gomment n'aurait-il pas partagé leurs illusions et cru que l'action du Parlement français, appuyé sur des coutumes séculaires, serait analogue à celle du Parlement d'Angleterre, plus solidement soutenu par la volonté du peuple? Gomment n'aurait-il pas tout naturellement distingué du despotisme pur la monarchie tempérée, alors que les institutions et les mœurs semblaient encourager sa généreuse chimère ? — Mirabeau reconnaîtra la valeur relative de ses arguments, le jour où il écrira an roi Louis XVI, après le formidable abatis pra-

Page 1