UNE CONVERSATION DE MONTESQUIEU
tuelle excuse. Tâchez au moins, en général, de sauver les apparences, et ne me forcez pas à y regarder de trop près. Heureusement, j'avais donné deux fois déjà ce sujet et conservé les copies des premiers, celles qui nous manquent aujourd'hui, puisque B., de M. et les autres n'ont pas traité ce sujet. Klles étaient notées i4, i6, 17 et 18. Les auteurs des deux dernières ont obtenu d'ailleurs 17,5 et 18,0 au baccalauréat. Voici à peu près le plan qu'ils avaient suivi :
Préa.mbule : Succès du livre de \oltairc.
1. — Éloges : Les faits heureusement signalés par Voltaire. Gloire du roi — La guerre et la diplomatie — Les lettres et les
arts — Rut de la politique française.
II. — Critiques : Les faits malheureusement négligés par Voltaire. i. Fautes personnelles de Louis XIV — son ambition — son orgueil.
2. Vices du régime politique — le despotisme — comparaison entre la France et l'Angleterre.
3. Conséquences visibles en ijBs : les menaces de révolution.
Dermicres paroles:
On ne peut partager sans réserves l'enthousiasme de Voltaire.
Et voici maintenant le dialogue qu'il est facile d'en tirer. Il est le résultat d'une triple collaboration : celle de vos deux prédécesseurs... et d'un étudiant de 25^ année, mon meilleur ami !
Le marquis. — Bonjour, Monsieur. J'arrive do voyage, et ma première visite est pour vous. Jcvous dérange peut-être dans vos études ?. ..
Montesquieu. — Nullement, cher Monsieur. J'aurai le temps, ce soir et demain, dans ma solitude, d'achever le livre de M. de Voltaire...
Le marquis. — Le Siècle de Louis XIV ! On ne voyait que cet ouvrage chez les libraires de Paris ; on n'entendait pas parler d'autre chose dans les salons I Je serai, ma foi, bien aise de connaître, après tant d'opinions légères, le sentiment d'un lecteur comme vous.
Montesquieu. — Mais vous-même seriez peut-être plus capable de méclairer. Je n'ai connu que les dernières années de cette grande époque. \ous avez eu encore le bonbeur de contempler Louis XIV dans toute sa gloire, et le privilège de l'âge...
Le marquis. — Oh 1 pour moi, vous le savez, je n'ai jamais été qu'un « saccageur de provinces »... comme dit l'hôte de Frédéric.
Mon opinion compte peu, dans les choses littéraires. Je vous avouerai, pourtant, que je me sens près de tout pardonner à ce polisson de ^oltaire, mc^me ses Lettres anglaises, en lisant les éloges qu'il fait de Louis XIV. Le récit de ses campagnes, surtout, m'a ravi. Savcz-vous que jp commandais à Denain, sous les ordres du Maréchal de Villars, un régiment de dragons qui fut fort malmené au cours de cette affaire ? Si vous aviez entendu les cris enthousiastes de « Vive le Roi » qui célébrèrent la victoire ; si vous aviez vu, autour des bivouacs, malgré la fatigue du combat et la tristesse du spectacle, la joie du moindre soldat, vous comprendriez combien Louis XIV était encore populaire dans ses armées et... Mais je sais que, sur ce point, nous ne serions pas complètement d'accord...
Montesquieu. — Dieu me garde de méconnaître, cher Monsieur, ce qu'il y avait d'admirable dans ces triomphes militaires. M. de Voltaire a eu mille fois raison de nous promener sur les champs de bataille où vous vous êtes signalé ; les noms de Turenne, de Condé, de Luxembourg et de Villars, le souvenir de leur bravoure et de leur génie, le succès de leurs immortelles campagnes ont fait briller le nom français d'un éclat impérissable. L'amour de la gloire, en luimême, est un des sentiments les plus nobles qui fassent battre le cœur des hommes, et Louis XIV, avide de renommée pour lui-même, a répandu sur nous tous les rayons de son orgueilleux soleil. Oui, Louvois fut un grand homme ; tous les siècles rendront hommage à l'habileté d'un de Lyonnes...
Le m.vrquis. — ... et à sa clairvoyance I Ce n'est pas seulement par amour des combats que Louis XIV a fait la guerre ! Ce n'est pas seulement « pour la gloire « qu'ont travaillé ces grands hommes. Ils voulaient, suivant la maxime du cardinal de Richelieu « mettre la France partout où avait été la Gaule « ; et le traité de Nimègue...
Montesquieu. — Je le sais. La Flandre et la Franche-Comté reconquises restent un éloquent témoignage en faveur de leur politique. Lorsqu'il m'est arrivé, à moi qui me tiens toujours éloigné de la cour, de passer à Versailles, je ne me suis pas arrêté sans émotion sur la terrasse, près du beau vase où ce souvenir est gravé ; on y voit, vous le savez, le roi dictant ses lois aux Batavos et à leurs alliés, majestueux, plein de grandeur, « pace (nous dit l'inscription) in suas letjes confecta ».
Mais, hélas ! à ce beau jour quel lendemain ! Après ces succès, au cours même de ces succès, que de fautes qui les ont diminués, puis compromis ! que d'abus de pouvoir I quelle ambition ! quel orgueil ! Dès les plus belles années du règne, après la brillante conquête des Pays-Bas consternés, quelle dureté chez les diplomates, quelle imprévoyance chez les généraux, quel aveuglement chez le roi tout^puissant !
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Aussi, à quoi voyons-nous aboutir lant d'efforts, tant do génie, tant d'hommes et d'argent sacrifiés ? Vingt-cinq ans de guerres désastreuses, la perte de nos colonies, la population diminuée, la misère des pauvres et la gène des riches, le roi lui-même obligé d'envoyer sa vaisselle plate à la monnaie, de pressurer des peuples réduits à la disette et de risquer son royaume pour avoir voulu assurer une couronne à son petit-fils ! Ah ! comme l'on comprend sa mélancolie lorsque, au moment de paraître devant le souverain Juge, il fit venir le pauvre enfant, seul héritier de sa puissance, et qu'il exprima d'un mot le regret immense qui étreignait son âme : « Hélas, j'ai trop aimé la guerre I »
Le marquis. — Vous avez raison, je l'avoue. Il avait beaucoup trop aimé la gloire éclatante et vide ; il avait compromis les intérêts de la France pour satisfaire son orgueil... Mais combien d'autres n'eussent pas ainsi reconnu franchement leurs fautes ! Que de grandeur dans cet aveu ! Que de conscience dans ces remords ! La cause même de SCS fautes était un sentiment respectable et noble, et je comprends l'indulgence de Voltaire pour ce grand caractère. L'histoire a beau no rien dissimuler des maux amenés par l'ambition aveugle, j'aime lui voir de la sympathie pour la grandeur d'àme d'un monarque aussi forme dans le malheur que dans la prospérité, et toujours digne de soutenir la fière devise de ses armes, toujours digne de se dire nec pluribus impar !
Montesquieu. — Aussi n'est-ce pas sa personne que j'accuserai surtout des maux qu'il nous a fait subir. Je partage votre sympathie et celle de M. de Voltaire pour ce roi si noble, si pénétré de ses devoirs envers l'Etat, et ne le confondant avec sa personne que pour lui communiquer quelque chose de sa force et de sa grandeur. Voltaire dit vrai, Louis XIV avait l'âme grande en toute chose, il était digne du nom de Grand ! L'historien n'a pas eu tort de consacrer à sa gloire le Siècle de Louis XIV.
Son gouvernement me semble plus à blâmer que son caractère, et c'est le régime, non le roi, que je voudrais voir sévèrement condamner par l'historien. Si nous avons tant souffert des défauts d'un pareil homme, c'est, croyez-le bien, que la tâche de diriger notre pays dépassait les forces d'un homme, quel qu'il fût, si dévoué qu'il pût être aux intérêts de l'Etat ; c'est qu'il est presque impossible à un monarque absolu de s'acquitter de ses devoirs...
Le marquis. — Je retrouve bien là l'auteur de V Esprit des lois, et mon admiration pour le Siècle de Louis XIV ne m'empêche pas d'estimer davantage encore...
Montesquieu. — Je connais votre sentiment. Je savais ne pas vous blesser malgré votre admiration pour Voltaire et son idole. Oui, là
33o PROGRÈS DE LA RAISON DANS LA SOCIÉTÉ
est selon moi le défaut du livre. Voltaire nous montre fort bien, avec une souveraine clarté, avec la puissance que lui donne son talent d'auteur dramatique, la grandeur et la décadence de la monarchie ; mais il ne nous en explique pas la cause ; et cette cause est dans le développement inouï, insensé du despotisme sous Louis XIII et sous Louis XIV.
Le marquis. — Le fait est que le mot d'Usbek est justifié : il semble que le but du grand roi ait été de se rapprocher du gouvernement du Grand Turc ! Il n'y est que trop arrivé, lui et son indolent successeur...
Montesquieu. — Aussi ne puis-je trop m'étonner de Aoir que M. de \oltaire, si sévère pour le temps présent, lui qui fut enfermé un an à la Bastille, et ne connaît que depuis peu de temps une tranquillité précaire, ne montre pas mieux les vices d'un régime si déraisonnable. J'en suis d'autant plus surpris qu'il a vécu trois ans dans un pavs qui doit sa richesse et sa puissance au système opposé. Il quittait l'Angleterre quand j'y arrivai; il avait vu, malgré les vices des hommes (et Dieu sait s'ils étaient grands, si la corruption s'étalait !), la solidité du régime fondé sur le respect de la liberté, le contrôle efficace de la politique par le peuple, et les bienfaits incomparables du self-gouvernement... Comment n'a-t-il pas montré que la même cause travaillait pour l'élévation de l'Angleterre et l'abaissement de la France, que l'une grandissait par les principes contraires à ceux qui hâtaient notre décadence, et que le seul remède pour nous était de détruire presque tout ce qu'avait fait Louis XIV ?
Le marquis. — M. de Voltaire a vécu trop éloigné de Paris depuis sa jeunesse ; il ignore les ressources que nous ménage la bourgeoisie éclairée ; il ne voit de loin que le désordre causé par les querelles entre le Parlement et la Cour ; il ne sait pas les nobles sentiments qui animent nos magistrats et combien ils méritent notre confiance, par leur amour du pays, par leur dévouement à l'Etat, leur souci du bien public, de l'économie dans les finances, de l'ordre et de la justice dans l'administration.
Montesquieu. — Oui, le Parlement s'agite I Ei c'est la vertu qui mène les meilleurs de ses membres ! Le mot de « révolution » est prononcé à mi-voix ; et il viendra sans doute un jour où on le criera plus haut. . . Nos enfants verront d'étranges choses. . . Voltaire ne le sent pas. Voltaire aime trop le passé... Il est l'ami des despotes, hier gentilhomme de la chambre à Versailles, aujourd'hui chambellan de Frédéric à Potsdam I
Le .marquis. — Ne soyez pas si sévère 1 Voltaire, je vous l'accorde, a commis une lourde erreur ; il ne voit qu'une partie des choses et ne dit pas toute la vérité. Mais ce qu'il dit du moins est juste et ne
UNE CONVEnSATION DE MONTESQUIEU 33 1
vous contredit pas. Lui aussi, il se garde bien de voir dans le triomphe de la force le but do la civilisation. S'il se tromj)e sur les moyens qui permettent aux gouvernements d'assurer le bonheur des peuples, il discerne en quoi consiste essentiellement ce bonheur, et il l'a bien dûfini : (f Ce n'est pas seulement, dit-il dans sa belle préface, la vie de Louis XIV qu'on prétend écrire; on se propose un plus grand objet. On veut essayer de peinrlreàla postérité non li-s actions d'un seul homme, mais l'esprit des hommes dans le sii'cle le phis éclairé qtii fut jamais. » Mo.NTKSQUiEU. — J'ai lu volontiers en nlTet ces lignes justes et profondes, j'ai apprécié son éloge des arts, des sciences et des lettres. Cet écri\ain phùn d'esprit méritait de mieux voir encore ce qui lui restait à dire. Malheureusement l'esprit ne suffît pas toujours ; peutêtre à lui-même ne suffira-t-il pas indéflniiiK^nt. Ou je me lromp(? fort, ou ce diable d'homme n'a pas dit son dernier mot. Celui qui a défini en ces termes la civilisation ne peut d(;mourer jusqu'à sa mort le courtisan d<s rois ; s'il vit encore quehjue vingt ans (et ses maladies continuelles le conservent à merveille), il pourrait bien faire plus de tort au despotisme par ses criticpies, qu'il ne paraît lui faire de bien en ce moment par ses éloges...
Le marquis. — J'aimerais être plus jeune, pour être témoin de ces choses.
Montesquieu. — Le sage se résigne à ne pas tout voir. Il se contente do prévoir ! Revenez donc, cher Monsieur, faire avec moi le prophète, maintenant que notre Gascogne vous a enfin reconquis. Nous deviserons de la sorte; nous reparlerons de Voltaire ; nous serons heureux de nous sentir un peu meilleurs juges que lui. Et s'il nous vient un regret de penser que nous ne verrons pas se réaliser nos espérances, nous aurons la consolation de vivre aujourd'hui à l'abri des révolutions menaçantes, dans le calme qui sied à des philosophes.
Le marquis. — Sa Majesté le disait elle-même l'autre jour, apn'-s avoir reçu fort en colè-re une députation de magistrats du Parlement qu'il traitait de républicains : « Les choses telles qu'elles sont dureront bien autant que moi ! »
Montesquieu. — - Triste parole dans sa bouche !
Le marquis. — Il est léger !
Montesquieu. — Inconscient I
Le marquis. — Pauvre successeur d'un grand roi !
Montesquieu. — Digne héritier d'un despote !
Le marquis. — Et vivante condamnation du gouvernement de Louis XIV !
Montesquieu. — Vous l'avez dit. A bientôt !