UN REGARD EN AMHIKRE
Celte mesure ma paru assez lieureusement fixée par un autre de mes amis, dont l'expérience m'est précieuse, parce qu'il l'a acquise à la fois dans l'enseignement secondaire et dans l'enseignement primaire (i).
« Ave^vons rencontré, lui dis-je, songeant toujours à mon Baruch, des classes, secondaires ou primaires, où des préparations complètes aient été, à l'avance, faites par les élèves ?
— Complètes...? I^videmmenl non. Même aux examens de l'agrégation, vous savez combien, de notre temps, les candidats avaient de peine à pratiquer convenablement cet exercice; en admettant qu'on obtienne un |)areil travail de futurs professeurs, jamais vous ne pourrez le demander aux élèves ; ce serait une erreur d'assimiler l'explication des textes français à celle des textes anciens. Mais on doit exiger d'une classe qu'elle ait lu à l'avance le texte choisi, avec les noies de 1 édition, et l'attaché 1 élude d une page à 1 ensemble de 1 œuvre.
— Vous connaissez le système de fiches de notre ami deB.?
— l^n effet, il m'en a parlé. Son idée est bonne, ingénieuse, à condition d'être appliquée dans trois circonstances déterminées :
1° sur un passage obscur, pour proposer l'interprétation ;
2" sur un texte archaïque (moyen âge, xv!*" et xvii' siècles), pour traduire des ternies, des plirases ou le texte même ;
3° dans un auteur ordinaire, pour répondre à des questions précises, posées à l'avance, soit sur une idée, soit sur un ou plusieurs termes.
— C'est exactement ainsi qu'il 1 entend.
— Sans ces précautions, en effet, ce procédé et même tout procédé de préparation écrite tourne vite au formalisme. L'essentiel reste toujours l'action immédiate du professeur pendant l'exercice oral ; le reste est utile, sans
(i) M. BoxNARic, Directeur de l'École normale de Saint-Cloud.
doute, mais accessoire... Tant vaut la personne du maître, et tant vaut l'explication. Voilà la vérité, (i) Aussi voyons-nous ceux-là même qui cherchent, non sans raison, à exiger des élèves une préparation sérieuse, préoccupés de les soutenir et de les diriger à l'avance... Il n'est pas plus facile chez nous qu'ailleurs d'unir le Principat et la Liberté !
— Je penche plutôt vers le Principat.
— Et c'est pourquoi l'on vous engage à protéger la Liberté! Mais, si mes souvenirs sont exacts, votre Principat ne rappelle pas précisément celui de Domitien !
— Chacun doit craindre toujours d'abonder dans son sens. Autant nous avons insisté, jusqu'ici, sur le premier principe, autant je tâcherai désormais de favoriser le second. Nous chercherons, nous verrons... »
II. — Pourtant, comme l'année avance, et que nous avons expliqué, avec ou sans préparation, beaucoup de textes restreints, c'est par d'autres exercices que nous allons, le plus souvent, stimuler votre initiative. On nous les a recommandés tout autant que le premier. On nous a parlé de brefs comptes rendus, d'exposés discrets, sans y joindre, au moins d'une manière habituelle, la leçon proprement dite. Nous nous tiendrons sagement dans ces régions moyennes. Pour mon compte, je redoute la leçon. Sans parler des accidents, des « histoires » retentissantes auxquelles nous expose parfois une facétie de mauvais
(i) Il faut ajouter que le professeur lui-même doit couipter en partie sur l'improvisatioa. C'est la condition même de la vie, dans cet exercice dilTicile. Les explications réunies dans ce livre sont le résultat de trois ou quatre études faites, sur le même texte, avec des générations dilTércntes : le lecteur n'a sous les yeux que la dernicrc édition d'une classe plusieurs fois refaite. Presque toutes les questions posées en if)Of)-igio m'ont été suggérées, en 1906, 1907, 1908, par mes conversations avec les élèves; nous ne les aurions, ni eux, ni moi, découvertes séparément... On voit combien est délicate et complexe cette question de la lecture préliminaire. — L'épi.sode de la page 198, dans l'explication de La Fontaine, est bien caractéristique à cet égard. Quelle préparation, quelle recherche eût remplacé l'intervention op|)ortunc de l'Inspecteur général P — Il en est de mciuc deux fois «ur trois.
UN REGARD EN ARRIERE S/iy
élèves, il faut convenir que ce n'est pas un exercice de votre âge. A seize ans, on ne sait pas parler en public ; il serait môme fâcheux qu'on sût trop bien parler ! Vous ne pouvez guère, en pareil cas, que lire, réciter ou ànonner. Ceux d'entre vous qui seront avocats auront, plus tard, tout le loisir d'apprendre leur métier à la Conférence, et les autres parleront toujours assez bien, s'ils font preuve d'un peu de bon sens. Mais, sans vous imposer de leçons véritables, nous tâcherons de répartir certaines lectures de textes entre plusieurs bons élèves... « Ces jeunes gens, me disait encore l'Inspecteur général, sont souvent trop timides, dans le mauvais sens du mot. Ils hésitent à porter sur les textes un jugement personnel, à dire : « Voilà mon opinion ; voilà pour quelles raisons je trouve cette idée juste ou fausse, cette expression exacte ou faible. » Ils constatent, ils commentent, mais ils jugent le moins possible. Kt c'est leur jugement surtout que nous avons à former. » (i)
Obéissons sans tarder à son excellent conseil, et continuons dans ce sens nos études sur les philosophes du xvHi'' siècle : nous ne saurions trouver des auteurs qui se prêtent mieux à de telles tentatives.
0) Voir, clans cet ordre d'idées, les notes inscrites sur les copies de la 7'' coni[>osition, p. 2i3 et ai'j.