‹ De la méthode littéraireChapitre 202 sur 424 · I. — Plaintes et regrets de Zaïre · texte numérisé non relu

I. — Plaintes et regrets de Zaïre

Victoire infortunée ! inhumaine vertu !

Non, tu ne connais pas ce que je sacrifie. Cet amour si puissant, ce charme de ma vie, Dont j'espérais, hélas! tant de félicité. Dans toute son ardeur n'avait point éclaté.

L'élève nous explique le sens des expressions essentielles :

— VirAoire infortunée! Quelle victoire ? Et quel malheur? Et comment cette victoire est-elle un malheur? Zaïre aimait le sultan Orosmane et en était aimée ; elle allait l'épouser, quand elle retrouve sop père Lusignan, son frère Nérestan, et apprend, avec sa naissance, sa véritable

l'humanité dans ZAÏBE 35 1

religion. Fille d'un roi chrétien, elle doit sacrifier son amour à son honneur; elle remporte sur elle-même une victoire qu'elle regrette, et celle seule antithèse résume d'une manière saisissante les trois actes précédents.

— Inhumaine vertu ! L'antithèse est fréquente dans le style de ces personnages partagés entre deux devoirs également impérieux. Les stances de Rodi-igue et celles de Polyeucte ne sont qu'une longue antithèse. Cent fois Curiace, Chimène, Pauline, tous ceux qui hésitent, qui regrettent la cruauté du destin, ont opposé l'humanité aux exigences du devoir ; cent fois ils ont rendu grâces aux dieux de n'être pas « Romains », ou « chrétiens », Pour conserver encore quelque chose d'humain I

Le sentiment de Zaïie, pourtant, n'est pas exactement le même, (luoiqu'elle emploie les mêmes mots. Chimène n a jamais douté de son devoir; elle trouve dans sa conviction une force inébranlable. Zaïre ne semble avoir, à aucun moment, cette confiance. Elle pleure, elle soupire :

Ah ! j'ai porté la mort dans le sein d'Orosmane. J'ai pu désespérer le cœur de mon amant I Quel outrage, Fatime, et quel affreux moment !

et elle sent que rien ne compense un pareil sacrifice. Sans doute, Chimène maudit, elle aussi,

Cet affreux devoir, dont l'ordre l'assassine...

Mais elle n'a pas, du moins, de doutes sur la valeur de ce devoir. Zaïre en a. Elle les expose... en deux parties.

IL — Consolations qu'elle essaie en vain de trouver :

i) dans la religion :

Fatime, j'offre à Dieu mes blessures cruelles; Je mouille devant lui de larmes criminelles Ces lieux où tu m'as dit qu'il choisit son séjour; Je lui crie en pleurant : Ole-moi mon amour, Arrache-moi mes vœux, remplis-moi de toi-même ; Mais, Fatime, à l'instant les traits de ce que j'aime. Ces traits chers et charmants, que toujours je revoi, Se montrent dans mon ùmc entre le ciel et moi.

Elle cherche d abord un appui dans la religion ; elle s'accuse, au moment même où elle les verse, des larmes arrachées par son amour terrestre (tel est le sens de criminelles) : elle supplie Dieu de la « remplir de lui-même » ; et ce mot est bien une parole chrétienne : il rappelle celui de S* Paul : « Ce n est pas moi qui vis, c est Jésus-Christ qui vit en moi. » Hélas, le Christ ne vit pas en Zaïre ! Elle prononce ces mots des lèvres, non du cœur; lamour d'Orosmane a fermé son âme à 1 amour de Dieu; la terre lui cache le ciel, et le visage même d'Orosmane,

Ces traits cher? et charmants qu'elle revoit toujours...

vient se placer entre ses yeux et la face du Christ sauveur.

3) dans la mort:

Quel secours trouver dans un tel désespoir ? Quel moyen d'étouffer un amour criminel ? Le moyen de tous les désespérés, celui que Chimène invoque un instant, malgré son énergie... « mourir d (Le Cid, v. 848) :

Eh bien ! race des rois, dont le ciel me fit naître. Père, mère, chrétiens, vous mon Dieu, vous mon maître. Vous qui de mon amant me privez aujourd'hui. Terminez donc mes jours qui ne sont plus pour lui I

Jusque dans la mort, du reste, elle songe, non à Dieu, mais à l'homme : elle termine par l'évocation voluptueuse d'Orosmane lui fermant les yeux :

Que j'expire innocente, et qu'une main si chère

De ces yeux qu'il aimait ferme au moins la paupière I

Elle sent donc son devoir, plus quelle ne le comprend. Elle ne le voit pas avec une évidence telle qu'il lui donne jusqu au bout le courage nécessaire; elle n éprouve pas l'ardeur qui fait les martj'rs ; elle ne croit pas à la cause à laquelle elle se sacrifie.

B. — Critique.

Après avoir reconnu l'exactitude de ces observations.

l'humanité dams za/he 353

nous insistons sur un point qui n'a pas été assez mis en lumière. Il aurait fallu, dès le début, au vers 3, détacher ' une expression qui nous explique tout le reste : |

Ces lieui où tu m'as dit qu'il choisit son séjour !

Zaïre n'est pas chrétienne. Elle ne l'est pas de fait, puisqu'on n'a pu, jadis, la baptiser (II, 3) ; elle ne l'est pas par son éducation, puisqu'elle a été élevée dans la religion musulmane. Elle veut l'être simplement par honneur, par point d'honneur, parce que telle est la religion de sa famille et qu'elle se doit à sa race. Mais ce désir lui est soufflé, suggéré par Lusignan, par Nérestan, par Fatime :

... Tu m'as dit... On m'a dit...

Faible mobile ! Et comme on comprend bien qu'elle n'ait pas « la foi» ! — Ainsi nous sentons déjà, d'après la première tirade, le caractère principal du pathétique dans Zaïre. Zaïre est une victime de la fatalité. Elle est bonne, tendre, vertueuse. Elle serait heureuse si, par un accident regrettable, elle n'appartenait à une famille chrétienne qui l'empêche de s'unir à un musulman. Le sentiment que nous éprouvons est une pitié tout humaine pour les souffrances d'une pauvre femme qui perd tout à la fois la vie et le bonheur, sans avoir rien fait pour mériter son sort.

Il nous reste maintenant, après avoir constaté cette langueur de Zaïre, cette froideur à l'égard de la religion paternelle, à en expliquer les causes. C'est ce que de M. va nous faire découvrir dans la seconde tirade.

Seconde explication.

Seconde tirade de Za'ire. — Causes profondes de notre pitié.

.K. — Explication de l'élève de M.

L'exposé de cet élève n'est pas aussi net que celui du

précédent. Il a le tort de ne pas indiquer dès le début Bez.vkd. — Mélh, a3

35d PROGRÈS DE LA RAISON DANS LA SOCIETE

l'idée générale qu'il se propose de démontrer. A vrai dire, il ne l'a pas lui-même très bien vue. Or le principe de toute explication française doit être celui-ci : extraire du texte l'idée principale qu'il contient, et faire voir comment l'auteur, par l'ordre et la liaison des idées (plan), par la force et la beauté de l'expression (style), a su la mettre en lumière.

L'élève montre à peu près le plan de la tirade ; il établit des divisions et subdivisions; pourtant, il n'arrive pas à une clarté parfaite et accuse naïvement l'auteur d'être « un peu confus y> !

Page 1