LECTURE FAITE A LA FIN DE LA CLASSE
CONCLUSION D'UNE CONFÉRENCE DE BENAN SUR LA SCIENCE ET L'ISLAMISME (i)
L'orateur avait montré que l'esprit véritable de l'islam était opposé à la science ; si, du viii* au xin* siècle, il y a eu des penseurs et des esprits distingués dans le monde musulman, c'est que l'islamisme, à cette époque, n'avait pas encore pleinement triomphé ; les brillants califes contemporains de nos carolingiens étaient à peine musulmans, et
(i) Conférence prononcée à la Sorbonne le 39 mars 1888 (DUcours et Conjérences).
AMBITIONS NAISSANTES DE LA SCIENCE 2g
c'est le rationalisme grec qui jette sous leur règne, en dépit de Mahomet, son dernier éclat. De même en Flspagne, au temps d'Averroès. La Grèce restait la source unique du savoir ; et ce mouvement n'est ni arabe, ni musulman. Le jour où l'islam est solidement organisé, à partir de 1275 environ, le monde musulman s'abîme dans la plus triste décadence intellectuelle.
Ce qui distingue essentiellement le monde musulman (i), c'est la persuasion que la recherche est inutile, frivole, presque impie ; impie la science de la nature, parce qu'elle est une concurrence faite à Dieu ; impie la science historique parce que, en s'appliquant à des temps antérieurs à l'islam, elle pourrait raviver d'anciennes erreurs. Conséquences: la paresse d'esprit, l'indifférence deviennent des vertus. Allah aalam, « Dieu sait mieux ce qui en est », est le dernier mot de toute discussion musulmane.
Et Renan terminait par la lecture d'une lettre adressée à M. Layard par le cadi de Mossoul, un jour que le savant anglais lui avait demandé des renseignements sur la population de la ville, son commerce et ses traditions historiques.
« O mon illustre ami, ô joie des vivants !
Ce que tu me demandes est à la fois inutile et nuisible. Bien que tous mes jours se soient écoulés dans ce pays, je n'ai jamais songé à en compter les maisons ni à m'informer du nombre de leurs habitants. Et quant à ce que celui-ci met de marchandises sur ses mulets, celui-là au fond de sa barque, en vérité, c'est une chose qui ne me regarde nullement. Pour l'histoire antérieure de cette cité, Dieu seul la sait, et seul il pourrait dire de combien d'erreurs ses habitants se sont abreuvés avant la conquête de l'islamisme. Il serait dangereux à nous de vouloir les connaître.
O mon ami, o ma brebis, ne cherche pas à connaître ce qui ne te concerne pas. Tu es venu parmi nous et nous t'avons donné le salut de bienvenue : va-t-en en paix ! A la vérité, toutes les paroles que tu
(1) Il est certain que Renan rendrait aujourd'hui justice aux edorts des Jeunes Turcs ; mais il y verrait sans doute, avec la renaissance de l'esprit scientifique, la ruine du dogme musulman ; il serait en cela d'accord avec les VUux Turcs !
3o LES ORIGOES DE LA RAISON CLASSIQUE
m'as dites ne mont fait aucun mal ; car celui q\n parle est un et celui qui écoute est un autre. Selon la coutume des hommes de ta nation, tu as parcouru beaucoup de contrées jusqu'à ce que tu n'aies plus trouvé le bonheur nulle part. Nous (Dieu en soit béni !), nous sommes nés ici et nous ne désirons point en partir.
Écoute, ô mon fils, il n'y a point de sagesse égale à celle de croire en Dieu. Il a créé le monde; devons-nous tenter de l'égaler en cherchant à pénétrer les mystères de la création ? Vois cotte étoile qui tourne là-haut autour de cette étoile ; regarde cette autre étoile qui traîne une queue et qui met tant d'années à venir et tant d'années à s'éloigner ; laisse-la, mon fils : celui dont les mains la formèrent saura bien la conduire et la diriger.
Mais tu me diras peut-être : « 0 homme, retire-toi, car je suis plus savant que toi, et j'ai vu des choses que tu ignores! » Si tu penses que ces choses t'ont rendu meilleur que je ne le suis, sois doublement le bienvenu ; mais moi, je bénis Dieu de ne pas chercher ce dont je n'ai pas besoin. Tu es instruit dans des choses qui ne m'intéressent pas, et ce que tu as ^ti, je le dédaigne. Beaucoup de science te créerat-elle un second estomac, et tes yeux qui vont furetant partout te feront-ils trouver un second paradis ?
O mon ami, si tu veux être heureux, écrie-toi: a Dieu seul est Dieu I » Ne fais point de mal, et alors tu ne craindras ni les hommes, ni la mort, car ton heure viendra. «
Vous reconnaissez, sous les grâces du style (dues un peu, je le crains, à la « traduction » de Renan) et malgré les vérités touchantes contenues dans ces conseils, le fameux dilemme d"Omar(i), lorsqu'on lui reprochait de brûler la bibliothèque d'Alexandrie : « Ou ces livres sont contraires au Coran, et ils sont nuisibles ; ou ils lui sont conformes, et ils sont inutiles. Je les supprime. Dieu seul est Dieu. »
Les hommes de la Renaissance ont représenté, en Europe, l'esprit exactement contraire à celui de l'islamisme. Descartes, leur disciple, en était pénétré; et la page que nous venons de lire montre dans le grand philosophe un moderne parmi les modernes. On croirait l'entendre
(i) Faux, historiquement, mais si symbolique I La bibliothèque d'Alexandrie avait à peu près disparu en 64 1.
AMBITIONS NAISSANTES DE LA SCIENCE 3l
encore, dans la conclusion où Renan proclame sa foi profonde dans les bienfaits de la science. Les mots sont du XIX* siècle ; les idées étaient en germe dans le Discours de la Méthode :
La science est l'âme d'une société ; car la science, c'est la raison. Elle crée la supériorité militaire et la supériorité industrielle. Elle créera un jour la supériorité sociale, je veux dire un état de société où la quantité de justice qui est compatible avec l'essence de l'univers sera procurée. La science met la force au service de la raison... Pour moi, j'ai la conviction que la science est bonne, qu'elle seule fournit des armes contre le mal qu'on peut faire avec elle, qu'en définitive elle ne servira que le progrès, j'entends le vrai progrès, celui qui est inséparable du respect de l'homme et de la liberté.
DEVOIR
Le président de Lamoignon écrit à Boileau pour le remercier de lui avoir envoyé /' « Arrêt burlesque ».
CORRECTION
Votre inexpérience est grande, dans ce genre de dissertation. Cinq ou six copies, sur trente, dépassent un peu la moyenne; une seule atteint 16; les deux tiers sont au-dessous de 5. J'aurais pu m'épargner la peine de répéter sur chaque devoir mon appréciation, car elle est la même partout. Voici quelques échantillons :
X. — Sec et desordonné. Les deux défauts n'en font qu'un. — Note : 4.
Y. — Tout à fait insignifiant. Il faut apprendre à voir le sujet, à distinguer les unes des autres les idées fécondes, et analyser ensuite chacune d'elles séparément. — Note : 4-
Z. — Retenez bien cette équation : Sécheresse = Désordre. Si vous ne trouvez pas d'idées, c'est que vous ne savez pas les séparer les unes des autres, les classer, les analyser. Vous les possédez à votre insu, mais vous ne savez pas les découvrir en vous-même... Nous Talions montrer tout à l'heure. — Note : 5.
Même chez les meilleurs, môme chez B., dont la copie est claire, précise, d'une franche gaîté, l'ordre est tout superficiel, les idées se succèdent un peu au hasard; elles ne sont pas solidement groupées autour de l'idée principale. Mais, avant de le critiquer, écoutons-le. Ce ne sera pas sans plaisir.
BOILEAU ET l'eSPRIT SCIENTIFIQUE 33
— Bâvillc, ce 6*= jour d'août 1071.
Mon chor Monsieur,
Je me trouvais l'autre jour à Paris, dans mon cabinet, cl votre neveu, M. Dougois, me présentait à signer maints jugements, sentences, dossiers, avis, délibérations, en un mot tout ce qui constitue la procédure journalifre du Palais, lorsque soudain, parmi ces monceaux de pièces et de papiers sous lesquels ma table menaçait de crouler, j'aperçus deux feuillets d'une écriture qui m'est chère. Par bonheur, j'ai l'habitude de jeter sur chaque page un rapide coup d'œil avant d'apposer mon visa sous la formule « collationné avec para, phe ». Bien m'en prit cette fois-là, car, si j'avais signé de mon nom r « Arrêt Burlesque ». c'en était fait de moi et de toiis les magistrats de France... Je n'eus pas de peine à reconnaître un tour de votre façon ; le style de ce petit morceau, à défaut de l'écriture, m'aurait assez averti !
Permettez-moi d'abord, mon cher Despréaux, de vous gourmander un peu au sujet de cet aimable Arrêt. Vraiment, vous n'avez pas observé le respect dû à d'augustes magistrats, lorsque vous avez ainsi ridiculisé leurs sentences. Je n'ose insister, pourtant, car tout n'est pas de votre invention (loin de là I) dans ce modèle d'éloquence judiciaire, et il ne faudrait pas chercher très longtemps pour découvrir dans nos registres tel jugement contre Ramus dont il semble la copie... Je me contenterai donc, ami, de vous remercier sincèrement de V Arrêt Burlesque; il aura été pour moi un avis, un avertissement ; il aura empoché le Parlement de commettre une faute grave et irréparable...
— Quelle maladresse vous commettez à votre tour ! Toute la page qui suit est un véritable contresens ; vous supposez, sérieusement, que le Président, d'abord favorable à l'Université, est converti par Boileau... ; il « remercie Despréaux de lui avoir montré son devoir ! » On n'est pas plus lourdaud. Passez à la page suivante.
— ... Et Dieu sait quel courage il me faudra pour rester sourd aux réclamations de tous ces régents, maîtres es arts, docteurs, professeurs, et pour souffrir plus longtemps leurs plaintes. Songez, Monsieur, qu'à peine hors du lit, j'entends gratter... — que dis-je : gratter ? — j'entends cogner à grands coups contre ma porte ; une foule de vieux philosophes à longue barbe blanche, à besicles d'or chevauchant un nez bourgeonné, aux crânes chauves...
Be/ard. — Méth. 3
de B. — Et les perruques ?
— C'est vrai !... Continuez tout de même, B...
— ... aux crânes chauves et polis comme des boules d'ivoire, se pressent dans l'antichambre, se bousculent pour entrer, crient, hurlent, agitent des cannes, s'injurient, se battent, forcent la porte si je ne leur livre passage. Aussitôt parvenus dans mes pénates, les voilà qui me prennent par le bras, qui me frappent sur l'épaule, qui me tiraillent de tous côtés : l'un entreprend l'apologie d'Aristote pendant que l'autre me crie dans le tuvau de l'oreille que Descartes en a menti . . .
de B. — C'est une scène des Plaideurs.
— Oui, un peu trop; et sûrement, la docte Faculté ne se présentait pas ainsi chez M. le président de Laraoignon. — Enfin! Soyons indulgents...
... Descartes en a menti. Ah! cher ami, je souhaite pour votre
repos que vous n'ayez jamais affaire à ces insupportables bavards.
Enfin, j'espère en votre Arrêt Burlesque pour mettre fin aux réclamations de ces beaux Messieurs...
Lélève continue à lire son devoir, dont le milieu, correct, mais terne, ne mérite pas d'être reproduit. L'attention de la classe se lassait un peu lorsque la conclusion réveilla les sourires.
Fin du devoir :
Ainsi l'Arrêt Burlesque aura l'approbation de tous les honnêtes gens, sauf de ma sœur. Vous savez que la piété et le bon cœur de Mademoiselle de Lamoignon lui feraient désavouer une satire contre le diable : aussi plaint-elle ces pauvres professeurs que vous bafouez si plaisamment, et sans doute il faudrait votre voix pour la persuader.
Venez donc à Bàville, mon cher Despréaux : fuyez les chagrins de la ^•ille, réfugiez-vous dans cette campagne, où tout, les gens et les choses, vous accueillera avec tant d'empressement ! Vous trouverez ici le repos, la tranquillité, cette nature que vous aimez tellement, et ces innocents plaisirs champêtres, la chasse, la pêche ; vous y trouverez aussi bonne chère. Nous errerons de compagnie, nous lirons Homère nous discourrons de tout ce qui est beau, de tout ce qui est juste. ÎS'os hôtes seront charmés de vous avoir : le père Bourdaloue est ici, et avec lui le chanoine Aubry, qui plus que jamais se croirait déshonoré s'il prononçait un seul mot avant d'avoir consciencieuse-
nOILEAU ET l'esprit SCIENTIFIQUE 35
ment toussoté. Enfin vous rencontrerez les meilleures muscs qui puissent favoriser votre poésie : Madame de Chalucet, Madame Hclyot, et la toute charmante Madame de la Ville.
Ainsi, mon cher Despréaux, je compte sur vous au plus tôt. Faites bien mes baiso-mains h Monsieur Racine et à Monsieur Dongois. Adieu, mon cher Monsieur, aimez-moi toujours, et croyez que je vous rendrai bien la pareille.
François de Lamoignon.
Voilà, évidemment, un bon devoir de début : il y a de l'ordre et de la clarté. Pourtant je doute que vos camarades puissent deviner d'eux-mêmes votre plan ; je ne l'ai pas moi-même nettement aperçu; vous en avez fait un, n'est-ce pas ?
— Oui, Monsieur; si vous le désirez, je puis l'écrire au tableau.
— Volontiers. Pendant que vous le tracerez, G. et L. vont nous lire leurs copies, notées i3 et ii; toutes les deux sont très incomplètes, mais la première est assez claire et la seconde contient de bons exemples.
Pendant que B. s'absorbe devant le tableau, la classe écoute la lecture des deux copies annoncées. La seconde, surtout, l'amuse à cause de ses saillies, les unes d'un parfait mauvais goût, les autres vraiment heureuses. L'élève avait eu le tort, par exemple, de prêter aux adversaires de la Science des idées trop faciles à ridiculiser : « Supposez, disait-il, qu'Aristote ait écrit que les éléphants ont l'habitude de se mouvoir dans les airs comme les oiseaux et qu'ils se servent de leurs pattes et de leurs trompes en guise d'ailes, vos péripatéticiens nous offriront ainsi le spectacle humoristique d'éléphants atteints de la danse de S*^ Guy et s'agitant frénétiquement dans les hauteurs pour s'y maintenir... » Mais il avait eu, d'autre part, le mérite de nous rappeler les expériences si contestées de Galilée sur la chute des corps ; l'entêtement de Cremonini refusant de regarder dans la lunette, pour ne pas constater l'existence des satellites de Jupiter niée par Aristote; la découverte d'Harvey sur la circulation du sang repoussée par les médecins... « La tactique est toujours la même, conclut-il-
Lorsqu'on leur montre un chien qui, la carotide ouverte, voit (ou plutôt fait voir aux autres) le sang de ses artères s'écoulant par la blessure béante, ils disent, reprenant avec une variante le mot de Tartuffe :
Cachez, cachez ce chien que je ne saurais voir I
C'est la méthode des yeux fermés et des oreilles closes... » B., cependant, avait achevé son travail et le plan cidessous s'étalait sur le tableau noir :
Préambule : Trouvaille de l'arrêt.
Intermède : Grondcrie amicale.