Double réponse de l'abbé d'Olivet
L'abbé. — Hi'las, vous appuyez là sur un point bien douloureux ! Dès son enfance, le petit Arouet nous a plus d'une fois inquiétés, en même temps qu'il nous charmait ; et depuis, le cœur de ses maîtres a été mis par lui à de cruelles épreuves... Mais Voltaire a bien changé de conduite et de sentiments depuis quelques années... Les gages qu'il a donnés à la cour et au clergé... Sa lettre récente au R. P. do la Tour, qu'on souhaiterait peut-être même plus discrète...
Le duc. — Oui, CCS marqxies de respect me semblent bien impertinentes, et j'ai quelque peine à croire très durable une conversion si rapide. Je suis étonné que le roi s'y laisse prendre, plus étonné encore que vos anciens confrères, les premiers diplomates du monde, cessent de s'opposer à sa candidature...
Le grief politique.
L'abbk. — Je ne dis pas. Monsieur, que le roi et les Jésuites aient une absolue confiance dans l'auteur du Mondain et des Lettres anglaises. Mais croyez bien que, s'ils feignent de la lui témoigner, c'est qu'ils y ont un sérieux intérêt. L'Académie aura tout avantage à suivre leur
(i) Le mot « révolution » commence à être couramment employé vers 1760. (V. Journal du Marquis d'Argenson.) Même observation pour u le trône et l'autel »,
VOLTAïaE ET l'aCADÉMIE ^29
exemple. Puisque M. de Voltaire accepte de révérer à l'avenir ce qu'il a paru quelquefois traiter un peu légèrement, pardonnons-lui certaines satires qu'il veut lui-môme oublier ; ne forçons pas à se déclarer contre nous un homme qui veut rester historiographe de France et gentilhomme de la chambre. Gardez-vous de penser, en elTet, qu'il soit, pour les traditions auxquelles nous sommes attachés, un adversaire irréductible. Je le connais assez, depuis le collège, notre enfant terrible, pour savoir qu'il est frondeur encore plus que révolutionnaire. Il n'a aucune envie de bouleverser une société qui lui fait une place honorable, et si nous lui assurons sa part des privilèges enviés, il en deviendra vite le plus ferme soutien...
— Le culte de Voltaire pour Louis XIV, d'après ce que l'abbé connaît du Siècle de Louis XJV. — Son amour pour la civilisation, les lettres et les arts. — Influence durable du goût jésuite sur Voltaire. Il pense ce que ses maîtres lui ont enseigné.
Le grief religietix.
Le duc. — Vous ne pouvez pourtant pas nier qu'une de ces traditions au moins, la tradition religieuse...
L'abbé. — De ce côté, il est vrai, je suis moins rassuré. Je crains fort que nous ne possédions jamais en mon ancien élève un très bon catholique. J'ai même été peiné, blessé, de le voir déclarer avec son infernale ironie, dans sa lettre au Père de la Tour, qu'il voulait « vivre et mourir Iranquille dans le sein de l'Église catholique, apostolique et romaine ». Ce « tranquille » est d'une impertinence !... Le mot est juste, pourtant : Voltaire ne souhaite que la tranquillité. Nous pouvons, en la lui donnant, l'empêcher de faire beaucoup de mal — et dissiper dès l'origine des malentendus funestes. Voltaire, si peu religieux qu'il paraisse à ceux qui le jugent sur les apparences, cesserait, j'en suis sûr, de menacer l'Eglise, le jour où celle-ci consentirait ellemême à changer de conduite ; il suivrait simplement l'exemple de ses maîtres, les philosophes anglais...
— La tolérance, réclamée par Voltaire, et que l'Eglise, en fait comme en principe, ne veut accorder à personne. — Erreur du clergé français.
Un jour viendra peut-être. Monsieur, où l'on nous verra trop heureux d'invoquer en notre faveur cette liberté de conscience que nous refusons aujourd'hui aux philosophes, aux protestants, à tous ceux qui ne partagent pas entièrement notre avis. Combien il serait habile de devancer sur ce point une révolution inévitable, de mettre d'accord
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les lois avec les mœurs et de donner cqiiitablement ce qui nous sera bientôt arraché par la force !
Le principe cher à Voltaire : « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. » Sincérité du philosophe. Nul doute qu'il ne cesse d'inquiéter les âmes pieuses, le jour où, comme en Angleterre, la pensée n'aurait plus rien à craindre de la foi.
Le duc. — Je ne puis dire, Monsieur l'abbé, que vous m'ayez converti ; moi qui n'ai pas, comme vous, de raisons touchantes pour traiter Voltaire avec une indulgence paternelle, je garde vis-à-vis de lui une invincible méfiance. Je reconnais pourtant qu'il faut savoir, dans certains cas, sacrifier aux circonstances un sentiment personnel ; j'admire vos raisonnements habiles et vos déductions spécieuses ; et peut-être, malgré moi, ferai-jc, comme le roi, comme vos anciens confrères et vous-même, en la personne de Voltaire un mariage de raison avec la philosophie.