Le talent de Voltaire homme de lettres
Lk duc. — Je comprends votre souvenir attendri. Mais vous avoue-
VOLTAIRE ET l' ACADÉMIE l\2'^
rez sans peine que, si ses petits vers et ses discours latins l'ont désigne jadis pour les académies du collège de Clcrmont, il ne s'ensuit pas que l'Académie française doive ratifier aujourd'hui le choix indulgent de ses maîtres I
L'abbé. — J'irai môme jusqu'à vous accorder, Monsieur, que les œuvres de sa jeunesse se ressentent encore un peu du collège ; je ne le soutiendrais pas avec tant de zèle s'il n'était que l'auteur applaudi d'OEdipe et de la Henriade.
— une phrase sur les défauts do ces œuvres.
— une autre sur le succès extraordinaire et durable de la seconde.
... Elle sufTîrait à rendre illustre un auteur médiocre; et, sans médire de nos confrères, plus d'un homme de lettres figure parmi nous qui n'avait pas les mémos titres aux suffrages de la Compagnie. Mais Voltaire en a d'autres, un peu plus considérables...
Le duc. — Je le sais. Monsieur, et vous prie d'excuser une innocente plaisanterie.
Il rond justice :
— à l'originalité de Charles XII (une phrase) ;
— aux mérites de Zaïre (une phrase, mais longue et construite en 3 périodes : — la couleur locale — l'habileté de l'intrigue — la nouveauté du pathétique, l'humanité, la pitié pour la souffrance et la mort) ;
— à la finesse des satires (ie Mondain) et des lettres que laissent volontiers lire sous le manteau les correspondants de Voltaire (deux phrases) ;
— à la souplesse de son talent, qui lui permet de réussir également bien dans les genres les plus divers.
L'élève B. — X'y a-t-il pas un inconvénient à mettre un si long discours dans la bouche d'un des personnages ? Arrive-t-il fréquemment, dans les conversations, que l'un de nous garde si longtemps la parole ?
— Certainement... au moins dès que nous sortons des banalités courantes. « L'esprit de la conversation, dit La Bruyère, consiste moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres. » Il faut savoir écouter et laisser celui qui parle exprimer pleinement sa pensée. Essayez vous-même de causer de vos études avec un homme sérieux : vous verrez que, si la conversation devient un peu
animée, il y aura des moments où vous prendrez la parole pour raconter ce que vous faites, d'autres où vous garderez longtemps le silence pour écouter les conseils ou les souvenirs de votre vieil ami. Les dialogues rapides et coupés ne reprennent que dans les transitions, lorsque vous passez dun sujet à un autre. — Je continue donc, suivant la même méthode :
Il l'accueillerait donc volontiers, à cause de son mérite; mais...
Transition : la grosse objection.
L'abbé. — Je sais ce que vous allez dire... Les idées philosophiques de Voltaire, la méfiance qu'il inspire, et les mesures sévères dont il fut parfois l'objet...
Le duc. — Le danger politique et religieux. La perfidie des Lettres anglaises, q\ii menacent le trône et l'autel.
Or le rôle de l'Académie est de défendre les traditions. Digne fille de Richelieu, elle ne peut encourager la révolution (i).