II. — Idées morales sur l'homme et la société
La génération de vos grands-pères, celle qui eut vingt ans ou presque sous le second I^rapire, lut beaucoup aussi Voltaire : N'oltaire redevenait d'actualité aux époques de
(1) V. I.MiBK-:, portrait de Ik-rtin.
LES IDÉr.S VOLTAIRIENNKS 48l
despotisme ; il fut pieusement relu par les contemporains d'About et de Sarcey. Mais ils ne se souciaient plus de métaphysique et se reportaient surtout aux articles politiques.
I Les idées de justice et de tolérance ; la propagande humanitaire.
Vous les trouverez d abord, et toujours, dans le Dictionnaire philosophique, aux articles justice, lois, société, liberté, guerre, charité, torture, religion, superstition, tolérance.
Vous les trouverez, plus développées, dans ces innombrables libelles qui, pendant trente ans, quelquefois sous le nom de \'oltaire, le plus souvent anonymes et démentis par lui avec acharnement, se répandirent sur toute l'Europe. Je prends au hasard dans une de vos éditions :
Essai sur les probabilités en fait de justice.
Lettre du Révérend Père Polycarpe, prieur des Bernardins de Chézeri, à M. l'avocat général Séguier. (Sur l'abolition des droits ftodaux.)
Diatribe à l'auteur des Ephémérides. (Sur la liberté du commerce du blé.)
La voix du Curé. (Le procès des serfs du Mont Jura.) Extrait d'une lettre de la dame veuve Calas. (Le procès Calas.) Histoire d'Elisabeth Canning et des Calas. (Idem.) Relation de la mort du chevalier de la Barre. Lettre à M. Damilaville, /"" mars iy65. (Sur l'affaire Sirven.) La Méprise d'Arras. (L'affaire Martin et l'affaire Montbailli.) Fragments histori'pies sur l'Inde. (L'affaire Lally-Tollendal,) Homélies prononcées à Londres en i/65. (Contre la superstition.)
Traité sur la Tolérance : Une dispute de controverse en Chine, — Prière à Dieu sur la Tolérance.
On regrette de ne pas trouver encore d autres titres dans vos Morceaux choisis... Je sais bien que tout n'est pas classique dans ces œuvres plus que légères; la plaisanterie n'y est pas toujours des plus fines; ces « petits pâtés », ces « rogatons » (ainsi les appelait l'auteur) ne donnent pas tous également une idée flatteuse de l'esprit voltairien. Tout n est pas à recommander dans la Défense de mon Oncle, dans Be/ard. — Méth. 'il
V Instruction pastorale de V humble évéqae d'Alétopolis ou dans la Canonisation de Saint-Ciicujîn. La discrétion de nos éditeurs me semble pourtant excessive; je regrette de ne pas lire les Si, les Que, les Pour, les Qui, les Quoi, les Car ! je ne serais pas choqué des Réflexions pour les Sols, et la Diatribe du docteur Akakia ne m'effaroucherait pas. On ne l'a pas voulu...
Sans doute, on eut raison I
Les extraits ci-dessus et les pages 159-162 du Voltaire de Lanson vous suffiront encore pour comprendre la faiblesse de vos grands-pères à l'égard du grand ironiste.
2. La satire de l'injustice et de la sottise ; le style de la polémique voltairienne.
Ils aimaient cette âme ardente dont les mesquineries ne doivent pas nous faire oublier la réelle noblesse. Homme d'affaires avisé, il a grossi sa fortune : mais il en a fait profiter ceux qui l'entouraient, ceux qu'on lui adressait, et qui l'ont toujours trouvé prêt à obliger son prochain, de sa bourse ou de son influence. Courtisan et poète, gentilhomme de la chambre et académicien, ayant vécu jusqu'à près de soixante ans pour le monde et les salons, il décore un exil forcé du nom de retraite philosophique, il adopte un rôle tout nouveau : mais il prend ce rôle au sérieux, il le joue avec éloquence, avec ténacité, avec grandeur d'âme ; et il mérite (suprême gloire), lorsqu'il vient à Paris mourant, pour l'apothéose suprême, que la foule parisienne se précipite sur son passage en l'appelant r « homme aux Calas »...
Et pourtant, même en i85o, ce n'est peut-être pas l'éloquence ou la générosité qu'aimaient surtout en lui les vollairiens delà bourgeoisie. C'est l'esprit !
Je n'aurai pas la hardiesse de vous demander une définition de l'esprit dans Voltaire... Tâchez seulement, en parcourant les extraits déjà indiqués, de voir en quoi consiste cette finesse tant vantée. Ajoutez-y les extraits des romans, où Voltaire passe plus ouvertement encore