‹ De la méthode littéraireChapitre 292 sur 424 · III. — L'ironie dans les détails du style · texte numérisé non relu

III. — L'ironie dans les détails du style

Après quelque hésitation, le choix de la classe se porte

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sur le passage célèbre de Zadifj intitulé le Corridor de la tentation. Un élève résume l'épisode, signalant çà et là les mots ironiques, soit dans la bouche du roi Nabussan, soit dans celle du sage Zadig, son conseiller. Le roi est arrivé à considérer tout naturellement ses ministres comme des voleurs, et ne peut s'imaginer qu'on trouve un trésorier qui ne vole pas. Zadig lui déclare que la découverte d'un honnête homme est la chose du monde la plus simple et la plus aisée :

« II n'y a, dit-il, qu'à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité do trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté sera infailliblement In plus honnête homme. — Vous vous moquez, dit le roi ; voici une plaisante façon de choisir un receveur de mes finances ! Quoi ! vous prétendez que celui qui fera le mieux un entrechat sera le financier le plus intôgre et le plus habile ! — Je ne vous réponds pas qu'il sera le plus habile, repartit Zadig ; mais je vous assure que ce sera indubitablement le plus honnête homme. »

Il suffit, pour que l'épreuve soit concluante, de faire passer chaque candidat, seul, et libre de tout prendre, par une galerie où le roi étale tous ses trésors...

Lorsque tous les prétendants furent arrivés dans le salon. Sa Majesté ordonna qu'on les fît danser. Jamais on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce ; ils avaient tous la tête baissée, les reins courbés, les mains collées à leurs côtés ! « Quels fripons ! « disait tout bas Zadig. Un seul d'entre eux formait des pas avec agilité, la tête haute, le regard assuré, les bras étendus, le corps droit, le jarret ferme. « Ah ! l'honnête homme ! le brave homme ! « disait Zadig.

Le roi embrasse le bon danseur, et punit les autres... Ici commence la moralité ironique du conte. Elle consiste d'abord dans une réflexion générale, d'apparence timide et inoffensive :

Le roi fut fâché pour la nature humaine que de ces soixante et quatre danseurs il y eût soixante et trois filous.

Que laisse entendre Voltaire ?

B. — Qu'il est scandaleux de ne trouver qu'un honnête homme sur tant d individus.

— Avez- VOUS VU quelquefois faire directement cette, réflexion, sous cette forme banale et terne ?

B. — Certainement, dans les périodes troublées, à la suite d'un scandale... Les journaux paraissent avec d'énormes manchettes : «A Mazas! La caverne d'Ali-baba... Brigands, voleurs et compagnie... Un gros scandale en perspective... Graves révélations... Hautes complicités... » La « presse jaune » des Etats-Unis a mis celle du Vieux Monde au même diapason quelle...

— Bref, les procédés aujourd hui en usage sont très différents de celui de Voltaire. On préfère dire sans ambages, à grand fracas, lourdement, ce qu'on veut faire savoir au peuple souverain...

T. — C'est prudent !

— Pourquoi ?

T. — Parce que le peuple ne comprend pas toujours l'ironie.

— En cela les foules ressemblent un peu aux enfants. Il faut qu'une ironie soit très bien préparée, expliquée à l'avance, pour être comprise d'élèves de Huitième... Les journalistes n'ont ni le temps ni le goût de prendre tant de précautions. Ils ne tournent pas autour du pot. Ils vont droit au but. — Pourquoi celui qu'on a pu appeler le plus grand des journalistes a-t-il eu le privilège d'user de cette ironie interdite à ses successeurs?

B. — Son public était différent, plus restrein.t, plus instruit...

— Et formé par un demi-siècle de conversations légères, de fines comédies, de politesse raffinée...

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