V. d'autres citations dans BRUNETitRE, Poésie lyrique, t. I
Naturellement, ce plan ne pouvait être utilisé que si l'on avait lu les textes ; il était même fait de manière à ne profiter qu'aux élèves intelligents. Mais l'essentiel y était contenu, et ceux qui avaient passé quelques heures à lire les meilleures pièces de Chénier étaient en état de commenter les 24 vers de l'Kpîlre 111 qui furent donnés cette année-là. 11 s'agissait du passage où le poète définit luimême son originalité ; Chénier rappelle que presque toujours il a imité, «envahi les richesses des vieux auteurs»; loin de nier ses « larcins », il s'en vante...
Son doigt sur son manteau nous dévoile à l'instant
La couture invisible et qui va serpentant
Pour joindre à son étoffe une pourpre étrangère.
Anglais, Italiens, Latins, tous lui ont fourni « les métaux dont il a formé le sien »...
Je m'abreuve surtout des flots que le Permesse, Plus féconds et plus purs, fit couler dans la Grèce ; Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux Dont j'anime l'argile et dont je fais des Dieux.
Il fallait donc rattacher toutes les remarques de détail à une définition de l'originalité dans riniilation. L'intérêt de tout commentaire sur Chénier consiste à montrer la nature de l'imitation chez un grand poète :
— ce qu'elle n'a pas été, d'abord : c'est-à-dire une copie, une pâle traduction, comme les œuvres froides et sèches de Lebrun-Pindare, de Lefranc de Fompignan et de l'abbé Delille ;
— ce quelle a été : c'est-à-dire une création, une œuvre d'imagination composée d'après nature, mais suivant les procédés imités des poètes anciens.
La langue abstraite, décolorée, vide de sensations et d'images, que nous avaient faite cent cinquante années de raison raisonnante, se refusait à rendre la fraîcheur des
ANDRÉ CHKNIER AU LYCÉE 5oi
paysages, la tendresse des émotions, tout ce qui fait le charme de la nature, tout ce qui nous attire vers lliumanité... Chénier, fils d'une Grecque, nourri, cçmme Racine, des poètes de l'IIellade, a parlé jeune une autre langue, la langue colorée d'Homère, la langue gracieuse de Théocrite, la langue sonore de Simonide. (^e que la rêveuse Allemagne, ce que ll-^cosse d'Ossian seront pour les romantiques, la Grèce le fut pour l'auteur de V Aveugle et de la Jeune Tarentine, de VOarislys et du Mendiant : elle lui a permis de voir la beauté des choses et de sentir les émotions des hommes ; elle lui a appris le langage des sens et celui du cœur ; elle a développé chez lui les deux qualités du poète lyrique, l'imagination et le sentiment.
Les candidats de 1907 ont essayé de le montrer dans le passage proposé de IT-pître III. — Les quinze premiers vers, relativement ternes, pleins d'expressions qui rappellent les Kpîtres de Boileau ou de Voltaire, ont été rattachés par eux à la première partie de notre plan. Le poète qui les a écrits est encore un peu classique, l'auteur de l'Hermès et de l'Astronomie ; supérieur à Delille parla fermeté de la phrase et la j)ropriété des termes, il n'en est pas très éloigné par le caractère raisonnable et didactique de son style ; ce n'est pas ainsi qu'il aurait renouvelé les vieux thèmes. — Les neuf derniers vers, au (Contraire, permettaient de découvrir un autre Chénier, celui qui sut se dégager d'une imitation stérile pour demander aux anciens le secret de voir et de sentir la beauté de la nature :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques I
11 leur a suffi, suivant la méthode Lanson, d'énumérer à l'appui des affirmations du poète des preuves tirées de ses œuvres. J'ai à peine besoin de vous faire remarquer, k ce propos, l'importance des leçons apprises par cœur depuis la classe de Sixième ; vous ne sauriez croire tous les services que rendent, le jour de l'examen, des citations bien choisies ou des analyses précises faites d'après un texte connu. Ici, l'Aveugle, le Jeune Malade et la Jeune Tarentine aidaient à reproduire le décor des idylles
et des élégies, en même temps qu'ils faisaient comprendre la délicatesse charmante des sentiments helléniques. Les souvenirs viennent se placer naturellement sous les mots à expliquer; une épithcte est justifiée par plusieurs vers; deux ou trois analyses rappellent les pièces auxquelles le poète a voulu faire allusion ; vous expliquez ses idées par ses actes, vous prouvez ce qu'il s'est contenté d'indiquer, vous aidez le lecteur à comprendre, par le reste de son œuvre, les lignes où il l'a lui-même définie... Et quelle que soit la méthode qui vous permette de le faire, même un peu artificielle, dans une préparation hâtive comme fut la nôtre il y a trois ans, on ne peut pas dire qu'elle soit complètement à dédaigner.