L'art de montrer la valeur littéraire de l'expression
Ici l'étudiant expose de quelle façon il entend montrer la valeur Uuéraire de celte peinture, et comment ce texte de Chénier se prèle particulièrement bien à l'application de la méthode courante. Vous en connaissez le principe : étant donné une expression employée par le poète, nous l'expliquons... comme on explique toute chose. Nous tâchons, s'il y a lieu, d'en saisir l'origine. La comparaison entre les sources où l'auteur a puisé et le résultat auquel il est parvenu, entre le modèle et l'imitation, entre la Cause et l'effet, nous éclaire mieux que de longs commentaires. — Or Chénier est un grand imitateur... Chénier a lu, traduit, imité les poètes grecs comme pas un classique, pas même Ronsard peut-être n'avait su le faire ; c'est l'antiquité bien comprise qui lui a ouvert les yeux sur la nature et sur la vie ; pour lui, plus encore que pour La Fontaine,
Arts et guides, tout est dans les Champs-Elysées.
Le jeune commentateur nous indique donc un certain nombre de sources. Il ne s'y noie pas ! Il sait déjà choisir. 11 distingue assez bien les rapprochements utiles, qui éclairent le sens du texte ou montrent la valeur poétique de l'expression, des remarques oiseuses qui ne seraient qu'un étalage d'érudition. Il se fait écouter.
i" PARTIE (v. 97-1 li^):
Supplication dk l'étranger.
Lycus, fils d'Ev( rnon, que les Dieux et le temps N'osent jamais troubler tes destins éclatants !
5o6 LE ROMANTISME ET LA REVOLUTION
Ta pourpre, tes trésors, ton front noble et tranquille Semblent d'un roi puissant, l'idole de sa ville. A ton riclie banquet un peuple convié T'honore comme un Dieu de l'Olympe envoyé. Regarde un étranger qui meurt dans la poussière, Si tu ne tends vers lui ta main hospitalière. Inconnu, j'ai franchi le seuil de ton palais : Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits. Lycus, par Jupiter, par ta fille innocente Qui m'a seule indiqué ta porte bienfaisante !... Je fus riche autrefois : mon banquet opulent N'a jamais repoussé l'étranger suppliant. Et pourtant aujourd'hui la faim est mon partage, La faim qui flétrit l'âme autant que le visage. Par qui l'homme, souvent importun, odieux, Est contraint de rougir et de baisser les yeux !
Le commentaire de cette première partie est le plus heureux, parce que l'idée générale s'apercevait facilement. Or, seule, nous ne pouvons nous lasser de le dire, l'idée générale donne quelque intérêt aux détails d'érudition. Il s'agissait, pour le poète, de peindre les conséquences sociala de la faim. Quelle influence exerce sur le caractère de l'homme le sentiment de sa pauvreté? Quelles paroles prononcera-t-il devant le riche pour lui inspirer la pitié \ Voilà ce que les Grecs avaient bien senti et ce qu'ils ont révélé au poète. — Aussi nous apprond-on que tel vers est imité d'Homère et tel autre de Théognis ; on nous rappelle que Chénier savait par cœur les lyriques du V siècle, et que le Florilegium de Stobée élait un de ses livres de chevet. L'expression « 1 idole de sa ville », par exemple, est tirée d'Hésiode, et le vers
Regarde un étranger qui meurt dans la poussii" re
rappelle un vers d'Euripide.
Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits
est textuellement traduit du vers 347, ^^^ chant XVII de VOdyssée; il n'est presque pas un hémistiche qui n'évoque pour nous quelque souvenir, si nous ne sommes pas com-
ANDRE CUKNIER EN SORUONNE OO
plètement étrangers à la poésie antique. — Le sentiment est bien, également, celui des temps homériques. La misère, pour le mendiant grec, est non seulement une faiblesse, mais une honte : « la faim flétrit l'âme autant que le visage ! »... Les Grecs, en effet, quoique civilisés, ont gardé quelque chose de leurs origines barbares; ils expriment naïvement des pensées dures ; ils constatent, sans l'atténuer, la pénible réalité. Or, pour eux, la misère, le manque d'argent et de biens est une véritable tare, presque aussi grave que l'esclavage ; comme l'esclavage, la misère met l'homme à la merci de ses semblables ; elle l'oblige d'accepter leurs conditions, quelles ([u'elles soient ; elle prive en fait, sinon en droit, le malheureux de sa liberté. Aussi ne se font-ils aucune illusion sur les sentiments qu'elle inspire au commun des mortels : un misérable est « importun », parce qu'il faut s'occuper de lui ; il est « odieux », parce qu'il effraie et qu'on craint toujours que la faim ne le pousse à commettre un crime... Par là les Grecs ramènent Chénier à l'observation de la nature, de 1 impitoyable nature. « Malheur au faible ! » nous crie la loi de l'universelle concurrence. « Malheur au faible! » répète sous des dehors civilisés notre société moderne. Et jamais la distance ne fut plus grande qu aujourd'hui du millionnaire au misérable... La vie de cour et de salon, la douceur relative des mœurs, la légèreté, l'insouciance cachaient aux poètes du xviii^ siècle la cruelle réalité. La Grèce, en ramenant Chénier aux mœurs primitives, la lui rappelle si vivement que la misère humaine se dresse dans ses vers aussi triste, aussi désolée que chez les plus hardis de nos orateurs humanitaires :
La faim qui flétrit l'âme autant que In visage, Par qui l'homme, souvent importun, odieux, Est contraint de rougir et de baisser les yeux.
Une différence pourtant nous frappe, entre la poésie de Chénier et l'éloquence de ceux qui plaignent « les forçats de la faim » ; cette différence tient encore à l'influence de la Grèce. Le dernier vers est tout antique; le pauvre y
5o8 I.E ROMANTISME ET LA REVOLUTION
accepte cet état de choses sans révolte et sans haine, sansmême avoir lespoir chrétien de ses pareils au moyen âge ; il l'accepte, résigné aux lois de 1 inexorable nécessité, parce qu'il n'a aucun espoir de l'améliorer jamais ; il n'a plus qu'à « rougir » et qu à « baisser les yeux ».
Ainsi le commentateur avait doublement montré les caractères de l'imitation dans Chénier : les plus superficiels, dans les détails de l'expression ; les plus profonds, dans le sentiment de l'antiquité bien comprise ; et nous avions senti la véritable originalité du poète, ramené par la Grèce à 1 observation de la nature, sauvé de l'art pseudo-classique par l'amour des vrais classiques.
2* PARTIE (v. Il5-I26) ET 3^ PARTIR (v. 127-1^8):
Réponse de Lycus, suivie de son invitation charitable.
— Etranger, tu dis vrai, le liasard téméraire Des bons ou des méchants fait le destin prospère. Mais sois mon hôte. Ici, l'on hait plus que l'enfer Le public ennemi, le riche au cœur de fer. Enfant de Ncmésis, dont le dédain barbare Aux besoins des mortels ferme son cœur avare. Je rends grâce à l'enfant qui t'a conduit ici. Ma fille, c'est bien fait ; poursuis toujours ainsi : Respecter l'indigence est un devoir suprême. Souvent les Immortels (et Jupiter lui-même) Sous des haillons poudreux, de seuil en seuil traînés, Viennent tenter le cœur des humains fortunés...
Le commentaire de la seconde et de la troisième partie nous a peut-être moins plu.
Déjà, dans la première, l'auditoire avait pu sentir un certain manque d'unité (i) : les deux séries de remarques étaient trop distinctes les unes des autres ; elles n'étaient pas « fondues », et les détails relatifs au style ne se rattacliaient pas assez aux observations portant sur la pensée. Ici, le procédé s'accuse jusqu'à l'exagération et soulèvera
(i) Le défaut se trouve corrigé en partie clans notre analyse ; il était sensible dans l'cxpcsé, forcément plus diffus, de l'étudiant.
ANDRÉ CHRMER EN SORHONNE boÇ)
bientôt une vive critique du professeur. L'élève al)use des divisions et des subdivisions. Dans rhaque partie il sépare, comme par des cloisons étancbes, ce qu'il veut dire:
1° sur la forme ;
2° sur l'imitation dans les détails ;
3" sur la comparaison générale entre le modèle antique et l'imitation de (^hénier.
Division à la fois incomplète et artiliciclle : la /orme est un mot bien vague et comprend au moins deux choses très distinctes : le style et la vei'silication... (^uant aux détails, on ne voit pas quel intérêt ils présentent s'ils ne servent à montrer les qualités du style, et s'ils ne se confondent avec l'étude du sentiment, assez mal introduite sous le nom de « comparaison générale »...
Il aurait fallu commencer par la fin, et faire reposer cette seconde partie sur une définition de r hospitalité, comme la première reposait sur une définition de la misère. Cette idée a été aperçue et bien exposée par l'étudiant, mais trop lard, au cours de la 3" partie. A ce moment-là, l'intérêt deviendra vraiment assez vif; nous entendrons avec plaisir cette définition sortir des belles maximes que le poète met dans la bouche de Lycus :
Respecter l'indigence est un devoir suprême...
Souvent marchent ensemble indigence et vertu ;
Souvent d'un vil manteau le sage revêtu,
Seul, vit avec les Dieux et brave un sort inique...
Malheureusement, il nous a fallu d'abord entendre une série de remarques de détail, où rien ne retenait notre attention. En vain on nous dit que téméraire est pris dans le sens latin de capricieux..., et que public ennemi Çon n'explique pas le sens de public), d'après le dictionnaire de Littré, se trouve déjà chez Voltaire. Enfant de Aémésis donne lieu à une discussion en règle d'où il appert, d'après la thèse de Tournier sur la Xémésis antique, que cette déesse n'a jamais été celle de l'avarice! Peu m'importe ! — Peu m'importe également, si je ne vois pas le but de ce
rapprochement, de savoir que cœur de fer figure au chant xxiii, vers 172, de l'Odyssée. Quelle importance, au contraire, ces remarques (et beaucoup d'autres) auraient prise si nous avions su dès l'abord où tendait le commentateur ! On regrette d'autant plus celte faute de composition qu'il nous a dit ensuite des choses excellentes sur la différence qui sépare Homère et Ghénier dans la peinture qu ils font de Vhospitalilé. Ici, comme dans la première partie, l'idée générale soutient l'étudiant et lui inspire des réflexions fort heureuses. Il nous rappelle que Ghénier se plaisait lui-même à reconnaître ce qu'il devait à Homère, mais qu'il avait aussi conscience que son imitation n'était pas un esclavage et qu'il savait exprimer, sous une forme digne de la Grèce, les sentiments les plus modernes. Trois points surtout me frappent dans le commentaire :
1. Le pauvre, dans Ghénier, est moins humble; sa supplication est moins tremblante que dans l'épisode d'Ulysse chez Alcinoiis ; la réponse de Lycus devient tout de suite amicale. Si dure que soit notre société moderne, elle apparaît presque douce lorsque nous la rapprochons des temps barbares.
2. Lycus est, en toute chose, plus mesuré qu'Alcinoiis ; il ne querelle pas sa fille ; il ne parle pas de la donner en mariage, sans précaution, à l'étranger hier encore inconnu.
3. Enfin, les idées morales, déjà si nobles dans Homèi-e, sont exprimées d'une manière plus touchante dans le discours de Ghénier; on sent que « trois mille ans » et plusieurs révolutions séparent de l'aède païen le disciple des philosophes du xviu^ siècle.
Moins de simplicité, mais plus de mesure encore; moins de coloris peut-être, mais plus de sensibilité, plus de tendresse, une humanité plus profonde, digne du siècle de Jean-Jacques, — voilà la part de Ghénier.
IL — La méthode appréciée et complétée par le proiesseur.
On comprend que le professeur ait apprécié cette péroraison. Mais elle a eu le tort, à ses yeux, d'être une péro-
ANofu-; nc-.Nira n:\ smkhmwe yil
raison, et de ne pas avoir précédé ou accompagné les observations relatives à la forme.
« Après l'heureux essai de la première partie, dit en substance M. Chamard, j'aurais voulu vous voir continuer dans le même esprit, c'est-à-dire en subordonnant toujours vos remarques de détail à une idée générale.
Cette idée, vous l'aviez trouvée: c'était la déjuiilion parallèle de rhospilalité antique et de Vhospitalilé moderne. Ce que vous en avez dit est juste : il fallait commencer par là.
Vous auriez ensuite annoncé votre intention de vérifier, sur quelques vers tirés d'Homère, le bien-fondé de votre thèse. Vous auriez traduit exactement cha(jue vers en fran<;ais ; puis vous auriez comparé à cette pure et simple traduction l'interprétation de Ghénier. Et vous auriez pu voir dans certains détails cette différence, que vous avez signalée, mais que vous n'avez pas montrée, entre la rudesse relative de l'antiquité et l'humanité plus tendre de la philosophie moderne. Deux exemples suffiront. Dans Chénier, Lycus se précipite pour relever le mendiant. Dans Homère (Odyssée, VII, vers i53 et suivants), il faut que le plus ancien des Phéaciens, le vieil Echénéos, fasse la leçon à son roi pour lui rappeler ses devoirs envers un suppliant :
Alcinoûs, ce n'est pas bien à toi ; il ne sied pas de laisser un hôte assis sur la cendre du foyer ; nous attendons tous avec anxiété ce que tu vas résoudre. Allons, relève ton hôte, convie-le à s'asseoir...
D'autre part, Lycus met de la discrétion dans la question linale, qu il adresse au mendiant :
Sieds-toi. Tu vas d'abord rassasier ta faim. Puis, si nulle raison ne te force au mystère. Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton père.
Alcinoiis n'a pas cette délicatesse, et sa demande est plus brutale (Odyssée, VIII, vers 548 et suivants) :
Étranger, ne me cache rien, ne dissimule pas ; il te sied de me répondre avec franchise. Dis-moi comment se nommaient ton père, ta mère, tes voisins, les habitants de ta cité... Fais-moi connaître aussi ta patrie, ton peuple, ta ville...
5l2 LE ROMANTISME ET LA RÉVOLUTION
Kn choisissant quelques exemples de cette nature, vouiauriez fondu ensemble vos deux séries d'observations ; les détails auraient emprunté de la valeur à l'idée, et l'idée aurait reçu des détails les couleurs de la poésie.
D'ailleurs, dans la partie la plus facile de votre étude, dans cette énumération des sources, que vous avez captées sans les utiliser, votre érudition n'est pas à l'abri de toute critique. \'ous affirmez, hardiment, avec toute la confiance de la jeunesse : «Voici le vers que Chénier a imité ; voici le texte auquel il a pensé... » Vous nous apportez des textes de Théognis, d'Euripide, des poètes lyriques, et parce que les idées sont voisines, vous déclarez : « Ce sont les sources de Chénier »... Il y a sources et sources ! Beaucoup de vos prétendus rapports ne sont que des rapprochements opérés par vous, après coup, mais auxquels Chénier n'a jamais songé. Pour être sûr que le poète s'est inspiré de tel ou tel vers, il faut saisir dans le style même une ressemblance qui rende l'emprunt indéniable. Méliez-vous de l'érudition qui ne s'appuie pas sur la critique et sur le goût. Vous avez commis, par exemple, une faute de goût dans ce que vous avez dit de Némésis... Je ne vous blâme pas d'avoir eu recours à la thèse de Tournier; mais vous ne deviez pas oublier que Chénier n'était pas, ne pouvait pas être aussi bien informé des mythes grecs que le savant helléniste de i853; il considère simplement, ce semble, Némésis comme une divinité infernale, et il fait sans doute allusion par là aux sentiments ténébreux des riches, l^n tout cas, vous avez eu le tort, à propos de ce mot, de verser un peu trop dans l'érudition, (i)
En revanche, vous auriez pu compléter vos observa-
(i) Ce jugement de M. ChamarH est à rapprocher du conseil que donnait M. Cahes {Conférence du Musée pédagogique, 1909, p. 212) sur un pass.ige d'A. Chénier. M. Cahen montrait, à propos de l'expression « les marchands de Cymé » {l'Aveugle), ce qu'il fallait dire pour expliquer la jiensée du poète, montrer a ce qu'il a eu dans l'esprit ». 11 écartait, par conséquent, la plupart des renseignements connus après la mort de Chénier et publiés par M. Victor Bérard dans .son beau livre sur l'Odyssée,
ANDHK GHÉMIEU I:N SOUHONNK 5 1 3
lions sur le style par des remarques relatives à la versification. J'en ai regretté l'absence. Vous nous parlez d'un poète, et vous oubliez de nous faire remarquer la beauté des vers, de nous montrer combien, là encore, Ghénier est original dans l'imitation des classiques! Ce point est si important que nous y reviendrons spécialement à la prochaine conférence. Mieux vaut ne pas entamer la question que de la sacrifier. »
Et le professeur termina par des compliments (mérités dans l'espèce) sur l'élégante facilité de la parole et l'agrément très réel de la voix dans la lecture des citations.
Moi qui ne devais pas revenir, je me retirais avec un regret... Mais le professeur charitable voulut bien terminer pour moi la correction, et la conférence s'acheva dans son cabinet. Gomme je le félicitais de défendre la cause du goût sans négliger l'érudition, et d'unir au souci des « méthodes scientifiques », actuellement si prisées, les préoccupations littéraires de nos aînés... : « C'est en effet là, me répondit-il, ce que nous devons chercher ; je regrette de n'avoir pu le redire à propos de la versification, comme j'avais essayé de le faire comprendre à propos du style. Il n'eût pas été sans intérêt d'insister sur ce point, en montrant que, dans cette étude encore, la recherche scientifique n'exclut pas, mais suppose au contraire le sentiment de la beauté. — Certes, on aurait eu à signaler bien des défauts, qui tiennent à l'époque où écrivait Ghénier. La rime est peu soignée : c'est la rime classique, du temps où les poètes classiques se négligeaient. Elle manque souvent de richesse : opulent et suppliant sont franchement des rimes pauvres ; tranquille et ville sont des rimes faciles et vulgaires. A chaque instant, nous trouvons l'épithète à la fin du vers : innocente et bienfaisante, téméraire et prospère, barbare et avare. — Mais dans le rythme des vers, quelle force et quelle souplesse ! Quelles jolies lectures ce jeune homme, qui lisait bien, aurait pu nous refaire, en détail, à l'appui de développements sur l'ampleur de la période, sur la liberté des coupes et des rejets, Bezard. — Méth. 33
5l4 Ï-E ROMANTISME ET LA RÉVOLUTION
sur l'harmonie qui résulte d'une juste proportion entre cet élément de régularité et cet élément de variété! Voyez, si l'on prend au hasard, quelle diversité dans les coupes ! Voici la coupe 3 h- 9 :
Inconnu, j'ai franchi le seuil de ton palais...
la coupe 2 -+- 10 :
La faim, qui flétrit l'âme autant que le visage...
la coupe 4 H- 5 H- 3 :
Par qui l'homme, souvent importun, odieux...
la coupe I + 5 -h 6 :
Seul, vit avec les Dieux et brave un sort inique...
Quelle douceur, d'autre part, quelle élégance dans ces phrases presque raciniennes (3^ partie, invitation de Lycus) :
Couvert de chauds tissus, à l'ombre du portique, Sur de molles toisons, en un calme sommeil, Tu peux ici, dans l'ombre, attendre le soleil. Je te ferai revoir tes foyers, ta patrie, Tes parents, si les Dieux ont épargné leur vie. Car tout mortel errant nourrit un long amour D'aller revoir le sol qui lui donna le jour.
Oui, la science est nécessaire. Il faut appuyer les idées sur les faits, expliquer chaque terme en remontant aux sources, et l'éclairer par toutes sortes de rapprochements... Mais quand on voit combien les étudiants ont tendance à s'en tenir là, on sent le besoin de leur dire qu'il y a, dans l'étude des textes littéraires, quelque chose de plus important que ce qui n'est pas littéraire ; que, pour la pleine intelligence d'un poète comme Ghénier, l'harmonie du vers doit compter un peu plus que la définition de la .Xémésis ; et qu'il faut sans doute faire comprendre, mais aussi, mais surtout faire sentir le charme de la poésie.
ANDRÉ CHÉNIER EN SORBONNr 5l5
— Je suis d'autant plus heureux de vous l'entendre dire que de mauvaises langues accusent la Sorbonne...
— Je sais ! On parle de science pédante et d'érudition indigeste... On ferait mieux de vous imiter et de venir nous entendre. On verrait que nous ne sommes pas précisément... a des barbares! »
— C'est bien, en ellet, l'agréable impression que j'ai déjà remportée, il y a quelque temps, du cours d'un de vos collègues. Je vais me hâter de le dire à mes élèves. Ils ont une fâcheuse tendance à croire que le style et le goût n'ont plus aucune importance ; et ils n'ont même pas l'excuse de les sacrifier à la science !... Puis-je les menacer de vos foudres ?
— Assurément.
— Mais à condition de leur promettre aussi quelque indulgence, s'ils sont bien sages ?
— Hélas ! si nous manquions d'indulgence, nous en refuserions bien davantage encore... Mais ne le leur dites pas trop !
— N'ayez crainte! — Kt puis, en fait d'érudition, je leur recommanderai d'apprendre par cœur la Jeune Captive...
— Et de la réciter avec goût ! Le goût, la correction, la simplicité, du bon sens, beaucoup de bon sens, voilà ce que leur demande la Sorbonne...
— La Sorbonne est bien exigeante ! Voltaire prétend que ceux qui pensent ne sont déjà pas très communs...
— Mais que ceux qui ont du goût sont encore plus rares !
— Mes élèves m'ont récité ce passage.
— Eh bien ! qu'ils tâchent de donner un démenti à Voltaire ! Envoyez-nous par douzaines de ces oiseaux rarissimes! Qu'ils soient tous des hommes de goût !... Il n'est encore rien de tel pour plaire à la Faculté. »