II. — Livres qui rn'ont aidé à comprendre Vhumanilé
Les lectures scientifiques ne sont pourtant pas les seules qui m'aident à voir l'intérêt général et le but de nos études. Le tableau de l'humanité, de ses joies et de ses douleurs m'attire peut-être plus encore que le spectacle un peu froid de l'impassible nature. Vivent les poètes, les romanciers, qui ramènent nos regards sur nous-mêmes et qui nous font aimer dans le cœur et dans la conscience humaine les sentiments les plus doux, les plus forts, les plus consolants!..
Vivent les fées, d'abord, qui charmaient mon enfance, au temps où je lisais avec ravissement les exploits de Barbe-Bleue ou du Petit-Poucet, les aventures de Peau d'Ane ou de la Belle au Bois dormant ! Je les ai toujours aimées, ces fées, ces formes légères et vaporeuses, ces brouil lards et ces tulles blanchâtres qui traînent sur les prés, à l'aurore, froissant l'herbe de leurs pieds mignons, dansant en rond au chant du rossignol, puis, agitant leurs écharpes bleues, s'envolent par bandes aux rayons du soleil levant. J'aimais à retrouver, après leur départ, sur chaque brin de graminée, dans chaque corolle de fleur, les perle fines qu'elles laissaient parmi la rosée. Anatole France m'apprit à le bien comprendre, à voir en ces contes de fée l'éternel poème de la nature traduit dans la langue des hommes, la victoire de la lumière, de la chaleur, de la beauté, de la vie sur tout ce qui est laid, sur tout ce qui est sombre et glacé. Aussi, depuis, plus un auteur se rapproche de leur grâce aimable, de leur optimisme confiant, de leurs légendes bleues et roses, et plus il a mes faveurs. Les paysanneries de George Sand, la Petite Fadstte. les Maîtres Sonneurs, les romans champêtres de René Bazin, la Sarcelle bleue, la Terre qui meurt, m'ont fait aimer plus que jamais la vie simple du village oià je passe souvent mes vacances. Cet hiver, en dépit des railleries de quelques camarades, et (l'avouerai-je ?) en dépit même du jugement de mon professeur, j'ai beaucoup aimé Chantecler. Ce qui me plaît en cette œuvre, ce ne sont pas les cocoricos du coq, les aboiements du chien, le plumage de la faisane, les détails réalistes des scènes rustiques... J'aime dans ces animaux les hommes dont ils sont l'image fidèle ; toute la pièce n'est que svmbole ; Rostand chante la lumière, la liberté, le travail, l'amour du terroir, les nobles sentiments qui font le prix de l'existence: il célèbre la grandeur et la beauté de la vie ; il la peint de couleurs roses : et pour cela je l'aime, je lui pardonne ses faiblesses... Il me rappelle les contes de fées.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que, dans ces conditions, je fréquente peu les critiques littéraires. Les seiils livres de ce genre qui trouvent grâce à mes yeux sont ceux qui parlent au cœur et à l'imagination :
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in tableau coloré, vivant, comme le La Fontaine de Taine ; dos •éDoiions familii">ros, indalgcntes, aimables, comme le Séoùjné de )oissier ; certaines parties du Volluirr de Lanson ; quel(^ues confé- •ences de Bninetière, à cause de leur éloquence, et le Rousseau de 'ulcs Lemaîtreà cause de sa méchanceté... Mais mes auteurs préférés, li-je besoin de le dire? ce sont les poètes. Non pas, comme ceux d'un le mes amis que je pourrais nommer, les portes les plus froids, les )Ius dilettantes, les plus cruels, un Théophile Gautier, un Baudelaire, m Lcconte de Lisle ; mais les plus émus, au contraire, les plus lumains : Lamartine, le Lamartine du Lac et du Crucifix ; Victor lugo, non celui d' Euiradnus . qui m'ennuie, ou de Plein Ciel, qui n'écrase, mais celui de la Tristesse d'Olympia et des strophes à Villejuier ; et surtout Musset, oui, Musset, si dédaigné, dit-on, par ceux pii n'ont pas sa tendresse, le Musset des Nuits et de Rnlla. le Musset lu Souvenir et de V Espoir en Dieu. Voilà, pour le moment, mon auteur jréféré, celui dans lequel je me retrouve, celui que vous devez accuser si une influence sérieuse peut être exercée par un livre) de mes jxccntricités. Que d'esprit dans le prologue de la Coupe ri les Lèvres! Jue de grâce dans A quoi rêvent les Jeunes Filles I Que de triste dou- »ur dans Lucie ! Que de mélancolie dans la Nuit de Mai ! Que de «uffrance, que de douleur dans les Nuits d'Octobre et de Décembre ! St que de philosophie dans ces vers si connu-, rpii résument mes wnsées ordinaires :
Je ne puis ! Malgré moi l'infini me tourmente. Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir...
Je sais bien que Pascal a mieux dit ces choses; Pascal, d'ailleurs, n'a vivement attiré, lorsque nous l'avons entrerai, au commencement le celte année; mais Musset me parle un langage plus simple, et, luisqu'il faut être sincère, c'est à lui que je reviens toujours.
La force a manqué à votre camarade pour ré.sumer dans me conclusion assez ample et assez ferme ses impresions si sincères ; mais nous pouvons facilement, après voir ainsi passé en revue les idées de la classe, suppléer , sa défaillance, et nous substituera lui. — Nous reconlaîtrons donc, pour terminer, qu'il ne faut pas exagérer influence, bonne ou mauvaise, de la lecture : en cela, les lix élèves qui Vont réduite à peu de chose partaient d'un
principe juste : l'expérience nous instruit mieux que le bibliothèques ; l'éducation pure et simple, par la philosophie la religion, la morale et la pratique de la vie, passera tou jours et doit passer avant l'éducation livresque. Pourtar deux motifs au moins nous font ci'oire que la lecture, bie graduée, bien accommodée aux goûts particuliers de chaqu enfant, est l'instrument indispensable dune éducatio complète.
Le premier, qui a surtout frappé la majorité de la classa est le nombre de faits et de connaissances que l'expérience di recte ne saurait nous fournir et que nous sommes bien obi gés de demander à celle d'autrui. Si grande que soit l'utilit des célèbres leçons de choses, elles ne nous font jamai connaître qu'un nombre restreint d'objets, ceux qui tombei le plus facilement sous les sens, en général les plus vulgaire et les moins intéressants. C'est par la lecture, beaucou] plus que par l'observation directe, que l'enfant se fait un idée du monde, de la nature, de l'humanité ; vous deve mille fois plus de souvenirs et de connaissances aux livre qu'à l'expérience, et ceux qui n'ont presque rien lu, ou qu n'ont lu que des sottises, nous étonnent tous les jours pa leur prodigieuse ignorance ; ce sont des âmes incultes, d véritables barbares.
Non seulement ils connaissent peu de choses, maii ils ne savent même pas utiliser leurs souvenirs ; le faits qu'ils ont enregistrés restent dans leur mémoir comme s'ils n'étaient pas ; leur ignorance n'a d'égale qu( leur absence de jugement. « Pas de sentiment, pas d'idées pas de style ! » telle est la note qui revient à chaque instant sous la plume des professeurs consternés. La lectun seule développe la sensibilité, parce qu'elle nous habitu< à sortir de nous-mêmes ; elle nous fait aimer la science l'art, la poésie, toutes les belles choses qui donnent di prix k l'existence ; la lecture donne des idées ; elle seuU nous apprend à penser au contact d'un homme qui pense. et à l'imiter ensuite, entraîné par son exemple.
C'est donc en vain que les bouillants apôtres, les partisans exclusifs de l'observation directe prétendent veut
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mettre toujours et sans interm(^cliaireen pr(''sencedes choses. Jamais ils ne réussiront à vous les faire reproduire ou juger sincèrement, sans l'aide puissante de la lecture appuyée sur la mémoire. Je n'ose dire, quoiqu'elles ne manquent pas d'agrément, que les meilleures copies de la classe nous laissent voir dans ce sens l'influence des bonnes lectures ; mais je crois pouvoir avancer des plus mauvaises qu elles en font cruellement sentir l'urgente nécessité. Le désordre de la pensée, la sécheresse du sentiment et la pauvreté du style dans ces devoirs anémiques s'expliquent par le portrait même qu'elles nous tracent de leurs auteurs, et le récit de ces adolescences insuffisamment cultivées nous en dit long sui- les causes de la « Crise du Français ».