I. — Livres qui in ont fait aimer la nature
J'aime les sciences, les sciences de la nature, surtout dans leui rapports avec les mathématiques, sans lesquelles on n'explique rien. Vous serez donc étonné, sans doute, que j'aie, dans mon enfance, médio crement goûté Jules Verne. Telle est, pourtant, la vérité. Peut-étr serais-je plus indulgent, aujourd'hui, pour les hypothèses du hard romancier qui prévit la navigation sous-marine et aérienne. J'étaii alors choque surtout de sa gaucherie dans l'exécution, des invraisem blances accumulées, des libertés qu'il prenait avec la science, des illu sions qu'il nous donnait sur des matières qui n'en comportent pas. J« lui préférais encore Wells, l'auteur anglais. Celui-là, sous des appa renccs étrangement audacieuses, raisonne juste et nous instruit dei choses qui nous touchent le plus. Il ne s'attarde pas à des description! dites scientifiques ; il ne cherche pas à excuser, à atténuer, à rendre
vraisemblable la fantaisie. D'un coup de levier, il nous transporte dans les siî'cles futurs; un simple naufrage nous jette dans une île mystérieuse. Mais, une fois la donnée du roman acceptée, nous ne trouvons plus que des raisonnements logiques, des considérations profondes sur l'histoire de l'humanité (La MacUine à explorer le temps), ou sur la nature et l'origine de l'homme (L'Ile du docteur Moreau) ; la solidité de l'exécution me rendait plus indulgent pour l'invraisemblance du sujet...
Mais combien les romans pâlissent auprès de la réalité I Mon livre de chevet, le grand livre de mon adolescence, a été V Astronomie populaire de Flammarion. Anatole France raconte, dans le Livre de mon ami, que des paroles vulgaires entendues dans certaines circonstances éveillent tout un monde d'idées dans l'imagination dos enfants : il faut lire le chapitre oîi, de « sa voix grasse de vieux sermonnaire », M. l'abbé Chotard révèle à sa classe la sombre poésie de la déroute: « Les débris de l'armée romaine regagnèrent Canusium à la faveur de la nuit !... » — Les phrases un peu poncives, les gravures un peu grossières de l'Astronomie populaire produisirent sur moi le même effet que les réflexions naïves de M. Chotard sur le filleul de Marcelle aux yeux d'or. Je me rappelle mes rêveries d'enfant devant certaine ima^je où un voyageur, « errant, dit la légende, sur les rives de la Seine, s'arrête sur un monceau de ruines, cherchant la place où Paris aura, pendant tant de siècles, répandu sa lumière ». Et sûrement, la pièce de Victor Hugo sur l'Arc de Triomphe ne m'a pas donné, depuis, Hne vision si intense de la faiblesse humaine en face de la nature éternelle. — Pour la partie technique elle-même, j'ai lu, depuis, des livres sérieux, qui passent pour plus instructifs; mais lorsque, dans la campagne, par une claire soirée d'août, je vois s'allumer les astres et passer les étoiles filantes, je songe à ces gravures et à leurs légendes, qui me firent pour la première fois comprendre la beauté de la mécanique céleste : l'une représentait l'Etoile du Berger attendue par une fiancée barbare ; l'autre un astrologue du moyen âge calculant l'influence occulte de Jupiter; une troisième montrait Le Verrier découvrant ÎNeptune, par le calcul, dans son cabinet. — Et peut-être les autres m'apprennent-ils mieux les choses ; mais Flammarion seul m'en a fait sentir tout jeune la pénétrante poésie. Qu'est-ce que la science, en effet, si l'on n'y voit qu'une série de chiffres et de formules? si l'on n'essaie pas d'entrevoir la loi suprême à laquelle toutes les autres doivent être rattachées, et si l'on ne puise dans la contemplation de l'ensemble le courage nécessaire pour l'humble effort de chaque jour.*'... \oilà le service que m'a rendu la lecture dans mon travail scientifique,
Ue^ard. — Méth. 35