I. — Le titre véritable de l'œuvre
Quel est-il ? Par quel texte le connaissons-nous ?
Cette question a été posée en Sorbonne, il y a trois ans, à l'un de nos meilleurs candidats, qui n'a pu trouver la réponse et dire: l'Apologie de la Religion chrétienne... Il est fort probable que, si nous avions fait alors le travail par écrit, comme cette année, 1 élève se serait souvenu du titre : il l'aurait revu, en feuilletant ses notes, quelques jours avant l'examen.
IL — Le plan de l'œuvre projetée.
Observation préliminaire : état actuel du manuscrit, conservé à la Bibliothèque nationale.
Voir dans l'édition Brunschvicg (p. 346 et 574) les deux fac-similés.
Le meilleur des commentaires ne vaut pas la vue de ce Be^ard. — Mèlh. ^
5o LES ORIGINES DE LA RAISON CLASSIQUE
manuscrit. J'en admirais hier soir encore la reproduction photographique dans la grande édition Brunschvicg, publiée en 190D, qui met désormais ces « brouillons immortels » à la disposition de tous les lettrés. 11 n'est pas un d'entre vous qui ne puisse, avec de la patience, saisir un jour ou 1 autre 1 occasion de la connaître. Vous la trouverez dans les grandes bibliothèques publiques ; mais tâchez plutôt de la consulter dans son cadre naturel, chez un de ces pieux « pascalisants » qui sont, autour de nous, plus nombreux qu'on ne pense. J'étais hier chez l'un d'eux, et je regrettais, en l'écoutant, de n'avoir pu lui amener les plus curieux d entre vous ! Le masque de Pascal, en plâtre, d'une beauté si saisissante, et dont vous connaissez la photographie (i), reposait sur le bureau de mon ami janséniste; il semblait dormir près de nous, et vous devinez sans peine ce que nous pouvions éprouver dans ce voisinage austère ! Nous retrouvions sur le papier, dans l'écriture rapide, dans les corrections répétées, hâtives, l'âme ardente qui avait vécu sous ce front maintenant si serein; nous nous imaginions l'admirable regard qui avait animé jadis ces grands yeux clos, et l'accent même des paroles résonnait à nos oreilles, quand nous contemplions ces lèvres fines et minces qui les avaient un jour prononcées. « Il semble, me disait mon hôte, en tirant de leur carton les feuilles du Mémorial et du Mystère de Jésus, que quelque chose de cette grande âme, tragique et frémissante, ait passé dans ces lignes inégales, impatientes et fiévreuses. Voyez, dans le Mémorial, ces mots visiblement écrits après coup, d'une écriture hâtive et comme triomphale: Certitude, certitude. Sentiment. Joie. Paix... Regardez de près le fragment du Pari, surchargé, raturé, presque illisible ; comme on y sent l'énergie de l'auteur à la poursuite de l'idée, la lutte vraiment dramatique de la pensée contre l'expression... Voici mieux encore, pourtant: une rature! Quelle rature!... » — Et il me montrait, audessous du célèbre roseau pensant, la pensée non moins
(i) Dans le Hvre d'A. Hallats.
I,A MKTHOr)!', DE PASCAL DI
fameuse: « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste : on jette enfin de la terre sur la tète, et en voilà pour jamais. » Pascal avait d'abord écrit « pour l'éternité » ; et, couime si le mot « jamais » sonnait plus inexorable, il l'a substitué à l'autre d'un énergique trait de plume... Emouvante lecture, que je vous souhaite de faire ainsi un jour ou l'autre en compagnie d'un pareil guide, complément aussi utile d'une étude sur Pascal que votre prochaine visite aux ruines de Port-Royal, au cimetière de Saint-Lambert et à l'église de Magny(i).
En attendant, ces Pensées demeurent une série de fragments épars, et, si nous comprenons (ce qui est l'essentiel) le sentiment de Pascal, le plan qu'il se proposait de suivre nous échappe. Vous verrez, dans vos histoires littéraires, que beaucoup de critiques ont prétendu retrouver ce fameux plan. Vaine tentative! Pascal a déclaré souvent qu'il lui faudrait dix ans de santé pour achever son œuvre, et il n'a eu que quatre ou cinq ans de maladie (1657- 1662). Pourtant, à défaut de son plan définitif, nous pouvons retrouver quelque chose de son plan de recherche, puisqu'en i658 il l'a fait connaître lui-môme à ses amis. Deux d'entre eux ont eu l'heureuse idée de nous résumer cette conférence : l'un est Filleau de La Chaise, l'autre, le principal éditeur des Pensées en 1670, le propre neveu de Pascal, Etienne Perler. On les croit sans peine quand ils nous assurent « n'avoir jamais rien entendu de plus beau, de plus fort, de plus touchant » (itd. Havet, p. i5). Et, sans doute, M""® Péi'ier nous montre que ce plan n'est pas le premier auquel se soit arrêté son frère ; et sûrement, s'il avait vécu, il en aurait conçu et abandonné d'autres, avant de s'arrêter à l'ordre définitif... Mais nous pouvons, au moins pour commencer, adopter celui de i658 : c'est le plan d'un homme de science, d'un savant Ç2) a peine « converti » depuis deux
(i) Située à 12 kilomètres de Versailles: but fréquent, pour nos élèves, de leurs promenades à bicyclette.
(a) V. Prévost-Pahadol, Les Moralistes français, p. 99.
ans et qui renonce à l'objet ordinaire, mais non à la méthode des sciences expérimentales.
1 . Il part de l'observation morale (V. Préface de Port-Royal, p. i6, de: « pour entrer... » à: « M. Pascal l'ayant mis... ») :
— les faits : l'étude de l'homme.
— le fait capital : contradiction étrange entre sa grandeur et sa misère.
2. Il cherche une hypothèse capable d'expliquer ce fait. (Tel l'astronome qui, après avoir constaté le phénomène
de la gravitation, cherche à l'expliquer par l'hypothèse de l'attraction universelle.)
A. — // ne la trouve pas dans la philosophie
— stoïcienne (Épictète) ;
— épicurienne (Alontaigne).
(Titre de cette partie indiqué dans le manuscrit luimême ; V. note d'HAVET, p. 233, art. YIIl, 2.)
B. — /; la trouve dans la religion chrétienne, en particulier dans le dogme de la chute et de la grâce :
a) Uhypothèse janséniste est :
— vraisemblable ;
— légitime ;
— avantageuse et bienfaisante.
6) De plus, elle est la vérité.
Preuves directes du christianisme : les prophéties et les miracles.
Vous supposerez que j'ignore Pascal et que vous me signalez charitablement les meilleurs passages à lire, pour vérifier les indications contenues dans la Préface de Port- Royal. Etienne Périer ne doute pas « qu'en considérant avec attention les matières répandues dans ces fragments, vous ne jugiez sans peine où elles doivent être rapporices, suivant l'idée de celui qui les avait écrites ». Je vous consulterai avec la même naïveté, exempte d'ironie, que Louis de Monlalle inleiTogeanl les docteurs et les « bons pères ».
LA MlhnODE DE PASCAL 53