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UN PAYSAGE D'AMÉRIQUE SOUS LA LUNE

SOMMAIRE

l^a qualité maîtresse des écrivains romantiques est Vimaginalion. C'est parce qu'ils avaient le don de voir et de peindre qu'ils ont renouvelé tant de lieux communs et créé, pour ainsi dire, une nouvelle littérature. Mais ce don naturel n'aurait pas suffi, si les plus grands d'entre eux ne l'avaient développé par le travail. Nous en avons une preuve curieuse dans des textes de Chateaubriand, que l'auteur a cori'igés plusieurs fois pour leur donner une forme tout à fait irréprochable ; rien ne nous montre mieux la nature de son génie que la manière dont il a su les porter à la perfection.

Nous allons essayer de suivre son travail, d'après une étude que M. Victor Giraud consacre à l'un de ces morceaux : Un paysage d'' Amérique sous la lune. Il nous en présente jusqu'à sept rédactions successives :

jer TEXTE : dans V Essai sur les Révolutions (1797).

2^ SÉRIE DE TEXTES : daus le Génie du Christianisme, édition de Londres (1799-1800), et les extraits publiés en réclame dans les Revues d'alors, — par exemple dans la Bibliothèque française (jnessidor an IX — juillet 1801). — Le

Génie du Christianisme a été l'un des livres les plus habilement « lancés » du xix*" siècle.

3^ SÉRIE DE TEXTES : dans les éditions postérieures du Génie du Christianisme, en particulier celle de 1828, l'édition définitive.

Dernière forme (inférieure) : dans les Mémoires d'Oulretomhe.

Vous lirez à l'avance le texte de 1809, publié dans la plupart des Extraits de Chateaubriand. Et nous étudierons ensemble le chapitre de M. Giraud. (i)

COMPTE RENDU DE LA CLASSE

1"^* partie : Un précurseur.

Une esquisse dans Bernardin de Saint-Pierre.

J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand... Ces trois noms inséparables se présentent à notre esprit lorsque nous pensons aux premiers progrès de l'ai't romantique. Les contemporains ne manquèrent pas de comparer l'auteur d'Atala et de V Essai sur les Révolutions à ses devanciers. Lorsque parut, à la fin de l'Essai (1797), la première version du Paysage d'Amérique sous la lune, une Revue anglaise, le Monthly Review, rapprocha le style du morceau de celui de Bernardin de Saint-Pierre. Voici le texte de Paul et Virginie auquel le critique étranger devait surtout faire allusion :

Il faisait une de ces nuits délicieuses, si communes sous les tropiques, et dont le plus habile pinceau ne saurait rendre la beauté. La lune paraissait au milieu du firmament, entourée d'un rideau de nuages, que ses rayons dissipaient par degrés. Sa lumière se répandait insensiblement sur les montagnes de l'île, et sur les pitons qui brillaient d'un vert argenté. Les vents retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois,

(i) V. Giraud, Chateaubriand. Études littéraires.

Le lecteur que cette méthode intéresserait pourra consulter aussi le livre de M. A. Ai.BAi.AT, Le travail du style enseigné par les corrections manuscrites des yrands écrivains.

l'imagination de chateaubriand 565

au fond des vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids, réjouis par la clarté do la nuit et la tranquillité de l'air. Tous, jusqu'au! insectes, bruissaient sous l'herbe. Les étoiles étincelaient au ciel et se réûéchissaient au sein de la mer, qui répétait leurs images tremblantes.

La description est déjà plus détaillée et plus riche en couleurs que celles de J.-J. Rousseau; Bernardin de Saint-Pierre est trop modeste lorsqu'il dit : « Oh moi ! la nature ne m'a donné qu'un tout petit pinceau, mais M. de Chateaubriand a une brosse. » Les qualités que donne au peintre la recherche de l'image rare, imprévue, « exotique » sont déjà très développées chez 1 inoubliable auteur du « Naufrage du S' Géran » ; cette lumière de la lune, (jui colore d'un vert argenté les pitons de file de France, ne (lifFère pas beaucoup des teintes bleuâtres et veloutées qui caresseront les yeux éblouis de René. 11 faut pourtant reconnaître que l'imagination de Chateaubriand sera plus abondante encore, plus riche et plus colorée ; là où Bernardin se contente de deux nuances, l'auteur de l'Essai en découvrira quatre ou cinq ; la fresque l'emportera, par la force et l'éclat, sur la miniature.

2* partie : Un tableau dans Chateaubriand.

l. — Preraière qualité du grand écrivain :

Il sait choisir les traits essentiels, il procède par suppression.

L'abondance ! voilà ce qui frappe dans la première version (1797) du texte célèbre. Imprimée à côté de la seconde (1800), en deux colonnes verticales, elle tient sensiblement plus de place ; des phrases entières, de quatre, six ou même huit lignes, disparaissent, ou sont très réduites dans le texte de 1800 ; on croirait voir une de ces traductions de Tacite où la page française est toujours compacte, alors que la page latine est remplie d'espaces blancs... Seulement, ici, la version la plus ancienne est la plus longue ; c'est dans la plus récente que l'auteur arrive par le travail à la concision.

Exemple emprunté au début.

Préambule commun aux tbois séries de textes.

Un soir je m'étais égaré dans une forôt, à quelque distance de la cataracte du Niagara ; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de moi, et je goûtai, dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une nuit parmi les déserts du nouveau monde.

Texte de 1797.

La lune était au plus haut point du ciel : on voyait, çà et là, dans de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Tantôt la lune reposait sur un groupe de nuages, qui ressemblait à la cime de hautes montagnes couronnées de neiges : peu à peu. ces nues s'allongeaient, se déroulaient en zones diaphanes et onduleuses de satin blanc, ou se transformaient en légers flocons d'écume, en innombrables troupeaux errant dans les plaines bleues du firmament. Une autre fois, la voûte aérienne paraissait changée en une grève où l'on distinguait les couches horizontales, les rides parallèles tracées comme par le Jlux et le refux régulier de la mer : une bouffée de vent venait encore déchirer le voile, et partout se formaient dans les cieux de grands bancs d'une ouate éblouissante de blancheur, si doux à l'œil qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.

La scène sur la terre...

Texte de 1800.

La lune monta peu à peu au zénith du ciel ; tantôt elle reposait sur un groupe de nues, qui ressemblait à la cime de hautes montagnes couronnées de neiges, tantôt elle s'enveloppait dans ces mêmes nues, qui se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, ou se transformaient en légers flocons d'écume. Quelquefois un voile uniforme s'étendait sur la voûte azurée ; mais soudain, une bouffée de vent déchirant ce réseau, on voyait se former dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante de blancheur, si doux à l'œil qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.

La scène sur la terre.

Vous pourriez faire la même remarque au sujet des deux autres paragraphes... Sur le second. Chateaubriand gagne dix lignes; dans le troisième, il supprime quatre

l'imaoination dk chateaubriaîjd 567

('■pithètes superflues... « Ce qu'il y a de plus frappant chez M. Victor Hugo, disait Nisard, c'est le trop... » Chateauliriand na pas attendu qu'un autre lui signalât le danger d'une facilité excessive; il s'est adressé à lui-même l'observation de Nisard ; il a, presque dès le début de sa carrière, retranché ce qu'il avait de trop, allégé les périodes un peu longues, supprimé les mots inutiles, dégagé (lu fatras des détails oiseux les images vraiment dignes d'être conservées. « On ne peut écrire avec mesure que dans sa patrie », déclare-t-il en 1802, dans la préface de la première édition du Génie, la première édition publiée en France ; et c'est la mesure que toujours cet écrivain si bien doué par la nature, si excusable de suivre une imagination féconde, va chercher avec une extraordinaire persévérance. « Cent et cent fois j'ai refait la même page », dit-il encore en parlant des Martyrs Çi)... Tel Pascal refaisant jusqu'à dix-huit fois l'une de ses Provinciales... Ainsi le grand romantique s'accordait au moins sur un point avec Horace et Boileau : le travail, un travail assidu, sévère, sans complaisance, est nécessaire pour perfectionner les dons de la nature ; rarement l'imagination crée seule, du premier coup, une œuvre définitive ; les progrès commencent avec le second brouillon. II avait si bien conscience de son mérite sur ce point qu'il a pris soin de le rappeler plus d'une fois. Du Paysage d'Amérique il dit, dans la réédition de l'Essai sur les Révolutions faite en 1826 :

Ici commence la descriplion d'une nuit que l'on retrouve dans le Génie du Christianisme, liv. V, chap. xii, intitulé: Deux perspectives de la nature. On peut, en comparant les deux descriptions, voir ce que le goût m'a fait changer ou retrancher dans mon second travail.

Continuons, puisqu'il nous y invite, cette instructive comparaison, et voyons avec quel art il procède à ces suppressions.

(i) Voir aussi Pages elwisies, éd. Giraud, p. ao8 : Remarques sur la traduction du Paradis perdu.

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