L'instinct du style
Un de mes vieux maîtres nous disait quelquefois en riant : « \'ous êtes longs, diffus, vous dites volontiers en quatre mots ce qui serait mieux dit en trois... Effacez donc dans votre brouillon une ligne sur trois, sans même regarder ce que vous effacez! Et tâchez de refaire les phrases avec ce qui reste... » — Chateaubriand eût souri, avec lui, de ce procédé barbare... « Bien décousu, aurait-il dit ! Mais pour recoudre, il faut du goût ; il faut savoir remplacer! »
Chateaubriand sait admirablement recoudre!
l'iMAGLNATÎON de CHA.TEAUBR1AND SÔQ
A. — La valeur de chaque image.
Il abrège, mais n'afTaiblit pas ; il réduit le nombre des objets dépeints, mais il en avive la couleur ; le second texte est toujours plus concret que le premier. C'est ce que nous montre la comparaison entre le texte de 1800 et celui de 1809. Celui de 1800 nous semblait déjà, tout à l'heure, plus coloré que le précédent; quel progrès encore en i8og!
Texte de 1800 Texte dk 1809.
(repris 3 lignes plus haut).
Bientôt, la nuit sortit de l'O- Une heure après le coucher du
rient, et la solitude sembla faire soleil, la lune se montra au-dessus
silence pour admirer la pompe des arbres à l'horizon opposé. Une
céleste. brise embaumée, que cette reine
La lune monta pou à peu au des nuits amenait de l'Orient avec
zénith du ciel ; tantôt elle reposait elle, semblait la précéder dans les
sur un groupe de nues, qui res- forêts comme sa fraîche haleine,
semblait à la cime de hautes L'astre solitaire monta peu à
montagnes couronnées de neiges ; peu dans le ciel... tantôt elle s'enveloppait dans ces mêmes nues...
Qui dit a remplacer » dit à la fois a supprimer » et (' ajouter ».
N'oyez ce que supprime Chateaubriand ; la première phrase tout entière : la solitude, la pompe céleste, le zénith. Pourquoi?
B. — Ce sont des termes abstraits...