C. — Sans couleur
de M. — On ne les voit pas...
— l".n elFet. La nuit elle-même est beaucoup moins concrète que le soleil, la lune, les arbres et Vhorizon.
Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres à l'horizon opposé...
La seconde version est simple et vraie. Les images visuelles ne sont pas les seules qu'évoque un écrivain romantique. Vous vous rappelez cette description
d'une nuit de juin par J.-J. Rousseau, lorsque, couché sur une pierre tiède, il jouit de la nature par tous les sens. Il s'enivre du parfum des roses, il est ravi par le chant du rossignol, il se sent le corps entier reposé par la fraîcheur du soir. Les sens, en effet, ne sont que les formes affinées d'un seul sens, qui est le toucher. Le toucher suffit parfois à nous donner des sensations poétiques ; c'est lui qui nous fait sentir « la fraîche haleine de la nuit ». L'odorat et le toucher manquaient encore dans le texte de 1800; nous les trouvons dans le texte de 1809 :
Une brise embaumée, que cette reine des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine.
L'impression est maintenant complète : l'écrivain nous permet à la fois de voir, d'entendre, de toucher et de sentir la nature ; il s'exprime par des sensations.
B. — Le groupement habile des images. Le mouvement.
Vous vous rappelez combien de choses, dès 1800, l'auteur avait supprimées dans les deux phrases qui suivent : plus d' « innombrables troupeaux », plus de « plaines bleues », plus de « grève où l'on distingue des couches horizontales », plus de « rides parallèles tracées par le flux et le reflux de la mer ». — En 1809, il achève de tout réduire à deux aspects successifs : i) la lune seule — 2) la lune sur les nuages... En revanche, il ajoute tous les termes capables d'animer la scène, de mettre en mouvement toutes ces choses immobiles, de nous montrer le tableau changeant du grand décor naturel : monta, paisiblement, reposait, ployant et déployant, se déroulaient, se dispersaient, formaient...
L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel ; tantôt il suivait paisiblement sa course azurée ; tantôt il reposait sur des groupes de nues qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neiges. Cos nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaplianes do satin banc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'œil qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité...
l'imagination de chateaubriand 571
I;C paysage n'est pas figé comme une peinture ; il est vivant, animé ; les images prennent d'autant plus de valeur qu'elles passent et repassent devant nos yeux, dans les mouvements majestueux que leur impriment les grandes forces de la nature.
Vous pouvez faire le même travail sur les phrases suivantes et insister sur les termes descendait, poussait, coulait, se perdait, reparaissait, dormait, agités, flottantes, opposes à la mer immobile de lumière. Vous verrez la valeur croissante que prennent à chaque rédaction ces termes essentiels. Plus Chateaubriand se corrige, et plus il tend à supprimer tout ce qui ralentissait le mouvement.
Lisez d'abord le texte de 1809 :
La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son sein. Dans une savane, de l'autre côté de la rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons; des bouleaux agités par les brises, et dispersés çà et là, formaient des îles d'ombres flottantes sur cette mer immobile de lumière.
Voyez, au contraire, dans le texte de 1797, que de longueurs, que de détails peu utiles ! Le ruisseau « s'enfonçant sous des fourrés de chcnes-saules et d'arbres à sucre » (bien difficiles d'ailleurs à distinguer dans la nuit!), « ressemblant à un ruban de moire et d'azur, semé de crachats de diamants, et coupé transversalement de bandes noires. » La lune « dormant » déjà « sur les gazons » (ce qui était bien), mais comparée à « des toiles étendues » (ce qui était beaucoup moins bien), a Crachats », « toiles étendues »... images trop vives, trop crues, trop criardes pour un paysage nocturne ; bonnes pour la description d'une boutique de lapidaire ou d'une blanchisserie en plein soleil. Chateaubriand insistait encore sur les bouleaux : tantôt on ne les voyait plus, parce qu' « ils se confondaient avec le ciel en s'enveloppant de gaze pâle », tantôt
on les voyait trop, parce qu' « ils se détachaient du font de craie en se couvrant d'obscurité ». Trop de choses Trop de longueurs faisant tache et de taches faisant Ion gueur ! L'écrivain doit moins décrire les choses que le évoquer et, par un trait bien choisi, éveiller dans l'imagination du lecteur tout un cortège de souvenirs. L'ar consiste à trouver ce trait, cette image, en négligeant les autres ; et tel est le patient travail par lequel Chateaubriand fait d'une description d'abord un peu lourde el confuse un chef-d'œuvre de vie et de mouvement.
G. — U harmonie due à la valeur des sons.
Mais les sens sont tellement liés l'un à l'autre que l'œil ne suffirait pas à produire de telles sensations si l'oreillel ne l'aidait pas. L'harmonie des sons contribue autant que celle des couleurs à nous faire voir le paysage, et vous pouvez recommencer sur le rythme le travail que vous avez fait sur les images. Nous savons que Rousseau se re lisait à haute voix ; il est certain que Chateaubriand n'a pas négligé un pareil secours, et nous trouvons, à chaque rédaction nouvelle, un nouveau progrès dans l'euphonie Le rythme, ainsi perfectionné, produit un double effet : par l'heureuse distribution des coupes, il nous permet de prolonger nos impressions, il laisse à chaque image le temps d'en éveiller d'autres dans notre souvenir ; par le rapport non moins heureusement établi entre les syllabes muettes et les syllabes accentuées, il nous aide à entendre les bruits de la nature, il nous permet de percevoir, par l'oreille comme par les yeux, toutes les harmonies de la terre et du ciel. — Arrêtez-vous en lisant. Respirez. Ne craignez pas la lenteur. Vous allez toujours trop vite ! Et dites-vous bien qu'un bon lecteur en dit autant par les silences que par les intonations. Relisez encore une fois, depuis : « La scène sur la terre... » et continuez :
— ... cette mer immobile de lumière. Auprès, tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte. Au loin...
l'imagination ok chateaubriand 073
— Vous allez trop vite, toujours trop vite ! Arrêtez-vous longtemps avant : « tout aurait été... » ; arrêtez-vous encore après les trois exemples, après feuilles, après sabif, après hulotte. Madame Récamier éprouvait toujours un frisson, quand on lui lisait ce passage ; le gémissement de la hulotte se prolongeait pour elle indéliniment ; il lui ouvrait les perspectives du Nouveau-Monde. — De même, dans la phrase suivante, il faut s'arrêter après chaque virgule, de manière que nous ayons le temps de tendre l'oreille, de recueillir ces bruits lointains :
\u loin (^silence), ... par intervalle (nouveau silence), ... on entendait les sourds mugissements de la cataracte du Niagara (léger repos, avant la dernière partie, qui doit être dite, au contraire, d'une seule émission de voix), qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers les forêts solitaires.