III. — L'imagination complétée par le sentiment
La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain, dans nos champs cultivés, l'imagination cherche à s'étendre ; elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes ; mais, dans ces régions sauvages, l'àme se plaît à s'enfoncer dans un océan de forêts, à planer sur le gouffre des cataractes, à méditer au bord des lacs et des fleuves, et, pour ainsi dire, à se trouver seule devant Dieu.
— M. Giraud signale ici la suppression d'épithètes inutiles : éternelles forêts, terribles cataractes, nature sauvage, dans la dernière phrase.
de B. — Le mot nature lui-même est supprimé en 1809.
— C'est vrai. En 1797, nous lisons bien pourtant : «... à se mêler, à se fondre avec toute cette nature sauvage et sublime. » Vous devinez sans peine pourquoi Chateaubriand y a substitué, dans le Génie du Christianisme : « à se trouver seule devant Dieu ». Il n'a pas été guidé seulement par un scrupule littéraire...
de B. — En 1797 il était encore un simple philosophe ; en 1809 il était depuis longtemps revenu à la religion.
— Et dans l'intervalle, il avait ménagé les transitions }
bji LE ROMANTISME ET LA RÉVOLUTION
Nous lisons encore dans l'édition de 1800 du Génie «. cette nature sublime». «Sauvage» a disparu, mais «na ture » est resté. Nous ne trouvons la rédaction chrétienn( que neuf ans plus tard... Remarquez du reste que, soui une forme ou sous une autre, sentiment de la nature 01 sentiment religieux, le sentiment achève toujours l'œuvn de 1 imagination. Libre à Delille et à ses pâles confrère: de décrire pour décrire. Chateaubriand dépeint surtou pour émouvoir. Même dans ce passage, qui nous parais sait être une description pure e* simple, les plus belle images perdraient beaucoup de leur poésie sans la dernière ligne, qui leur donne une grandeur incomparable.
Conclusion.
Nous insisterons sur ce point la prochaine fois. Rappc lez-vous, pour aujourd'hui, la beauté des images et dei sons dans cette prose harmonieuse, et retenez bien, sur< tout, ce que nous avons surpris du travail de l'écrivain, (i a Cent et cent fois, j'ai fait, défait et refait la même page ! Xo'ûk une parole que nous pourrions graver en lettrei d'or sur les murs de notre classe ! Je ne crois pas qui nous ayons à craindre, étant donné vos habitudes, U excès d'une pareille méthode !
(1) Le même travail pourrait être fait sur trois descriptions de la teni' pète. V. Pages choisies de Chateaubriand, éd. Gikai'd : p. 63 {les Natehez) p. 137 (les Martyrs) tt p. a43 (Mémoires d'Oalre- Tombe').