DEVOIR DEUX SUJETS SUR CHATEAUBRIAND
Premier Sujet.
Je ne vous propose le premier sujet que pour vous inviter à y réfléchir : vous ne le traiterez pas par écrit. Il ressemble trop à celui de la récente composition, et je nains la monotonie. Ce sujet, proposé à vos camarades (le l'an dernier pour la composition des prix, nous avait donné d'assez bons résultats. Il est vrai qu'il était accompagné de conseils détaillés.
Que pensez-vous de Chateaubriand? Si certaines partie^ de son œuvre semblent vieillies et démodées, d^autres ne vous paraissent-elles pas, et pour vous en particulier, d^un assez vif intérêt? Dans quelle mesure et pour quelles raisons?
Conseils adressés a vos camarades.
11 faut être utilitaire, leur disais-je, même dans l'étude des Lettres. Un auteur classique ne mérite d'être lu que si ses idées se rapprochent des nôtres, si ses procédés nous aident à nous exprimer nous-mêmes, dans les mille circonstances de la vie quotidienne. Chateaubriand, qui a tout dit et tout prévu, s'est bien rendu compte qu'à cette condition seule un écrivain peut exercer une influence durable : « Dépasserai-je ma tombe, dit-il dans ses Mémoires! Si je vais au delà, y aura-t-il, dans la transformation qui s'opère, dans un monde changé et occupé de tout autre chose (il pi'évoyait sans doute les sections C et D), y aura-t-il un public pour raentendre ? Ne serai-je pas un homme d'autrefois, inintelligible aux générations nouvelles ? Mes idées, mes sentiments, mon style même ne seront-ils pas à la dédaigneuse postérité choses ennuyeuses et vieil-
58o LE ROMANTISME ET LA RÉVOLUTION
lies ? Mon ombre pourra-t-elle dire, comme celle de Virgile à Dante : « Poeta Jai et cantavi, Je fus poète et je chantai. » — Vous voyez avec quelle sollicitude il songeait à la section D : il prend la précaution de traduire !
Vous répondrez, en ce qui vous concerne, à cette question d'outre-tombe.
1 . Les idées. Vous avez seize ans... ou vous les aurez demain. Vous
possédez, sous 1 influence de votre famille, de vos camarades, de vos maîtres, certaines opinions sur le monde, sur la nature ou sur l'homme ; vous avez déjà, sinon des principes, au moins des tendances et des habitudes, et vous n'hésitez pas (et vous avez raison, quand vous êtes polis) à porter sur toute chose un jugement hardi. — Vous comparerez vos opinions à l'idéalisme poétique de l'auteur des Martyrs; vous vous demanderez, après la lecture d'une page ou d'un chapitre : « Dans quelle mesure cette idée, ce sentiment me paraît-il faux ou vieilli, bon pour un homme d'autrefois ? Dans quelle mesure, au contraire, reste-t-il nécessaire et juste, et comment un jeune gentleman, digne de ce nom, l'éprouve-t-il en 19 lo? »