ÉTUDE D UN TEXTE SUR L'AMOUR DE L'ENFANCE : LA VIE AUX CHAMPS
(Contemplations, Autrefois, I, 6.)
COMPTE RENDU DE LA CLASSE
— Quelles sont les deux qualités essentielles du poète lyrique ?
S. — M. Faguet, dans toutes ses études relatives à la poésie, insiste sur le sentiment et Vimagination.
— Et quelle est la plus importante selon lui ?
S. — L'imagination. Il est nécessaire que le poète éprouve des émotions fortes ; mais il est plus utile encore qu'il trouve, pour les traduire, des images éclatantes.
— M. Faguet sacriGe même un peu trop, dans son chapitre sur Victor Hugo, le sentiment à l'imagination. Il soutient que Victor Hugo était un homme peu sensible, et que son mérite fut surtout de parler aux yeux par l'éclat des images, aux oreilles par l'harmonie des sons. M. Faguet a raison, en principe; et nous consacrerons une classe, spécialement, à montrer la solidité de sa thèse... Mais il exagère en disant que l'auteur des Contemplations n'avait pas un cœur très tendre; l'œuvre entière du poète proteste contre un tel paradoxe, et l'on commettrait une faute en ne donnant pas au sentiment toute la place qui Jui revient dans les élégies de Victor Hugo.
LA SENSIBILITÉ DE VTCTOR HUGO 6l5
Ouvrez, par exemple, votre Recueil à la page 2^5, et lisez la Vie aux champs. Certes l'iinaginatioii, même dans une pièce très simple, agréablement familière, est tout à fait remarquable ; mais les vers doivent aussi leur charme à la bonté du poète, à son amour pour l'enfance, à l'intelligence exquise qu'il avait de tous ses goûts... Il est à la campagne ; il entre tous les soirs chez des amis, ses voisins ; il s'assied, en dépit du serein, sur le banc de la charmille, et à peine est-il installé que, vite, les enfants viennent autour de lui :
Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent!
C'est qu'ils savent que j'ai leurs goiUs ; ils se souviennent
Que j'aime comme eux l'air, les fleurs, les papillons
Et les bêtes qu'on voit courir dans les sillons.
Ils savent que je suis un homme qui les aime ;
Un être auprès duquel on peut jouer, et même
Crier, faire du bruit, parler à haute voix ;
Que je riais comme eux et phis qu'eux autrefois.
Et qu'aujourd'hui, sitôt qu'à leurs ébats j'assiste.
Je leur souris encor, bien que je sois plus triste;
Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais
Me fâcher ; qu'on s'amuse avec moi ; que je fais
Des choses en carton, des dessins à la plume ;
Que je raconte, à l'heure où la lampe s'allume,
Oh I des contes charmants qui vous font peur la nuit.
Et qu'enfin je suis doux, pas fier et fort instruit.
Aussi, dès qu'on m'a vu : — le voilà ! tous accourent.
Ils quittent jeux, cerceaux et balles ; ils m'entourent
Avec leurs beaux grands yeux d'enfants, sans peur, sans fiel.
Qui semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel 1
Les petits — quand on est petit, on est très brave —
Grimpent sur mes genoux ; les grands ont un air grave.
Ils m'apportent des nids de merles qu'ils ont pris.
Des albums, des crayons qui viennent de Paris ;
On me consulte, on a cent choses à me dire,
On parle, on cause, on rit surtout; — j'aime le rire.
Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs.
Mais le doux rire honnête ouvrant bouches et cœurs.
Qui montre en même temps des âmes et des perles.
J'admire les crayons, l'album, les nids de merles,
6l6 DU ROMANTISME AU RÉALISME
Et quelquefois on dit, quand j'ai bien admiré : Il est du même avis que Monsieur le Curé. Puis, lorsqu'ils ont jasé tous ensemble à leur aise, Ils font soudain, les grands s'appuyant à ma chaise, Et les petits toujours groupés sur mes genoux, Un silence, et cela veut dire : Parle-nous.